IMMIGRATION ET COLONISATION : POUR EN FINIR AVEC UNE HISTOIRE POLEMIQUE…

Plantu, Entre deux chaises. 1985 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Plantu, Entre deux chaises. 1985© Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration"]    

     Une note de lecture d’un ouvrage de l’historien  Daniel Lefeuvre « Pour en finir avec la repentance » suit cet article. Avant de  vous lancer dans la découverte de cet ouvrage, ce qui ne peut qu’être salutaire comme toute lecture, je vous invite à méditer sur quelques idées que je vous exprime ici car ce livre, polémique s’il en est, s’inscrit dans un débat entre historiens dont il convient de connaître les grandes lignes.

    En effet, tout ouvrage d’historien mérite d’être lu avec un recul critique et celui de Daniel Lefeuvre particulièrement. Pour avoir vu l’auteur débattre, au rendez-vous de l’histoire de Blois (2006) avec Pascal Blanchard (représentant d’une autre approche historique), j’ai constaté à quel point son attitude  était revancharde et ses arguments peu dignes d’un scientifique (attaque sur la personne et non sur les idées…). Mais revancharde de quoi me direz-vous ?

     Le débat historiographique sur le passé colonial et ses conséquences postcoloniales font rage mais il a au moins le mérite de renouveler l’approche d’une période clé de notre histoire. Pascal Blanchard fait partie d’un groupe d’historiens que certains appellent « le lobby victimaire ». Ils sont  en en réalité des personnes qui ont eu le mérite  même si elles pêchent parfois par passion excessive (mais je préfère les passions aux frilosités conservatrices…), de démontrer qu’en terme de regards, de représentations et même de gestions des flux migratoires,  il y a des liens  entre colonisation,  décolonisation (pensez à la particularité de la guerre d’Algérie) et immigration issue des colonies. Ces liens n’impliquent d’ailleurs pas une continuité  sans faille … Il s’agit d’un fait, de sa reconnaissance et  non d’une demande de « repentance » ou d’une quelconque attitude « victimaire». Que ces idées soient ensuite récupérées et transformées par des militants peu nuancés, ceci est un autre problème, il ne faut pas tout mélanger. D’autres historiens refusent cette approche. Parmi ceux-ci,  Daniel  Lefeuvre semble bien avoir une attitude relevant plus d’une revanche contre ceux qui osent ouvrir des boîtes de pandore, parfois peu flatteuses pour l’égo national, que d’une réflexion sereine sur le sujet….  Mais le propre de l’histoire étant de ne pas juger, on nom de quoi faudrait-il faire le tri entre ce qui nous arrange et ce quoi nous dérange dans notre passé  (cela fait penser au temps que l’historiographie française a mis à regarder en face son passé vichyssois) ? 

 

    Sur le fond,  les chiffres avancés par D.Lefeuvre sont justes mais partiaux : certes en 1950, le poids de l’immigration issue des colonies est minime, c’est une  évidence puisqu’elle ne débute réellement qu’après !!! : «Le nombre d’Algériens est multiplié par dix en 1954 et progresse fortement jusqu’en 1982, devenant la communauté la plus nombreuse en France (21, 7 % de la population étrangère) », dans Historiens et géographes  N° 385, 2003.). Soyons méthodique à défaut d’être sérieux !!!! 

   D. Lefeuvre nous explique que les discriminations ne sont pas spécifiques à ces populations immigrées issues des anciennes colonies et qu’on retrouve des discours similaires sur les autres populations immigrées d’origine européenne (Italiens, Polonais, …) et même sur les populations rurales arrivant dans les villes. Bien sûr les souffrances des uns n’enlèvent rien à celle des autres et au temps de la Grande Dépression des années 1880, les principales figures de l’altérité cristallisant les rejets nationalistes étaient les Italiens (pensez au massacre d’ouvriers italiens à Aigues Mortes en 1893), les Polonais, les Belges… Les discriminations dont sont victimes les immigrés non européens se parent cependant d’un autre regard, celui issu d’un imaginaire colonial construit avec 880 films ( 3,2% du cinéma français, « autant que les westerns étasuniens » ) et avec un  statut d’Indigènes exhibés dans des expositions coloniales. (Blanchard, rendez-vous de Blois 2006). La question n’est donc pas de savoir qui a été le plus discriminé et « victime » (toute discrimination étant condamnable, et là c’est la citoyenne, non l’apprentie historienne qui s’exprime…) mais « l’habillage » de  ces discriminations, toujours rejet de l’Autre, n’est  pas le même tout simplement parce que la figure de cet Autre est différente.

     Bien sûr, il faut éviter de faire croire, comme les Indigènes de la République, que la France serait encore un Etat colonial. Mais convenons que ces militants   n’ont pas grand-chose à voir  avec les historiens de la « fracture coloniale » ou de la « culture post- coloniale » (Blanchard, Bancel, Lemaire, Branche) évoqués ici.  Pour autant, on est en  droit de penser et surtout d’étudier les conséquences du passé colonial sur les représentations actuelles des immigrés en provenance des anciennes colonies. Prenons deux exemples : les milliers d’images éditées par le ministère des colonies de la France- métropole ont été reprises pour la plupart par les ministères de la coopération après les indépendances, avec un simple changement des légendes !! Des générations de Français ont donc baigné dans des images créatrices de stéréotypes. Autre exemple – ou question – : pourquoi le regard actuel sur les Asiatiques que la propagande coloniale montrait comme rusés et travailleurs n’est-il  pas le même que celui sur  les Algériens que cette même propagande (et que celle de la période de la guerre 54-62)  montrait comme fourbe ou violent… ? Ainsi, En 1918, Antoine Porot ,  fondateur et chef de file de l’École algéroise de psychiatrie   publie ses Notes de psychiatrie Musulmane . La thèse, très simple, peut se résumer ainsi : « Hâbleur, menteur, voleur et fainéant le nord-africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles. »  (cité dans  http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article450).

    Si on rejette tout  excès et tout anachronisme qui ferait de l’histoire un instrument au service du présent (mais Lefeuvre fait-il réellement autre chose ???), on est en droit de penser que « le lien entre immigration et colonisation est fécond à double titre : non seulement il stimule la recherche historique, offrant des perspectives sans cesse renouvelées, mail il induit également un ensemble de questionnement aux enjeux politiques et culturels majeurs. Derrière la référence à un passé désormais connu pour qui veut s’informer, il s’agit d’engager une réflexion sur les contours et l’avenir du modèle français d’intégration » (Yves Gastaut, université de Nice, dans TDC,  l’immigration en France, mai 2007). L’histoire peut donc permettre de questionner le présent, et non l’inverse : où est la repentance dans cette attitude ? 

     Si on est vraiment optimiste, on peut même s’autoriser à penser que mettre en lumière cette histoire peut permettre d’apaiser le présent souvent pollué par les non – dits du passé et ainsi « œuvrer pour une mémoire commune ». (Blanchard à Blois, octobre 2006). Alors de quel côté est l’attitude victimaire ???

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6 Responses to “IMMIGRATION ET COLONISATION : POUR EN FINIR AVEC UNE HISTOIRE POLEMIQUE…”


  1. 1 Cbhg 3 novembre 2008 à 6:01

    – « le poids de l’immigration issue des colonies est minime, c’est une évidence puisqu’elle ne débute réellement qu’après » : non, en fait, elle est déjà sensible pendant et après la première guerre mondiale.
    – « D. Lefeuvre nous explique que les discriminations ne sont pas spécifiques à ces populations immigrées issues des anciennes colonies et qu’on retrouve des discours similaires sur les autres populations immigrées d’origine européenne (Italiens, Polonais, …) « : Il évoque en effet des textes d’un racisme ravageur qui n’ont rien à envier à ceux mentionnés ci-dessus. C’est la spécificité du groupe anciens colonisés qui fait problème, et pas seulement pour Lefeuvre mais pour une majorité de spéciailistes de la question en France et ailleurs.
    – « Pascal Blanchard fait partie d’un groupe d’historiens que certains appellent « le lobby victimaire »: Dans la phrase « Daniel lefeuvre spécialiste de l’Algérie coloniale répond dans ce petit livre, à la fois à certains historiens (Blanchard, Bancel, Lemaire, etc.) et à ce qu’il faut bien qualifier désormais de « lobby victimaire », la conjonction de coordination ET indique clairement que certains historiens et le lobby victimaire constituent deux groupes distincts.
    – « cette histoire peut permettre d’apaiser le présent souvent pollué par les non – dits du passé »: Il suffit d’ouvrir un manuel de première pour voir que ces « non-dits » n’existent pas. L’apaisement semble loin, puisque le lobby victimaire se nourrit du travail de ces quelques historiens pour instruire le procès de la société française dans son ensemble…

  2. 2 meh 3 novembre 2008 à 7:37

    Bien sûr il y a des “coloniaux” entre les deux guerres en France : ils sont 100 000 toute origine confondue mais cela n’a rien à voir avec ce qui se passe pendant les Trente Glorieuses !
    – Ce qui justifie d’en faire une catégorie à part est justement le statut qu’ils ont à cette époque : ils ne sont pas considérés comme les autres immigrants; on les nomme ainsi, les coloniaux, n’ayant pas le statut d’étranger (ils n’ont pas les mêmes papiers), mais celui d’indigènes , ce qui ne leur donne pas non plus les mêmes droits que les Français…Même l’administration de l’époque ne sait pas toujours comment les classer. C’est ainsi qu’une structure spéciale est créée dans certaines villes , en 1925 , pour surveiller certains d’entre eux (Brigade Nord-Africaine, dépendante du préfet).
    Encore une fois (n’était-ce pas clair ? ) il ne s’agit pas de faire une concurrence de la souffrance face au racisme et aux discriminations dont ont été victimes presque tous les immigrants, à des dates différentes, mais de reconnaître sereinement des différences ( rappelons que différence n’implique pas de raisonner en terme de hiérarchie…).
    – Les « non dits » en question portent sur ces liens entre histoire de l’immigration et histoire de la colonisation,et non sur celle de l’immigration ou de la colonisation, sur la socio-histoire, comme dirait G. Noiriel, passant aussi par un travail sur les représentations.
    Rappelons à titre d’exemple et de façon tout à fait empirique un test fait chaque année dans différentes classes à la question “à quoi reconnaît -on un étranger”, la réponse est souvent “à la couleur de sa peau”. Là on est bien dans les représentations , objet historique tout aussi noble que les autres. Ce n’est pas la carte d’identité qui suffit à changer le regard que l’on porte sur l’immigré, regard empreint, entre autre, d’histoire….
    – Que le « lobby victimaire » (s’il y en a un , c’est parmi certaines associations déjà citées) cherche à régler ses comptes, encore une fois c’est son problème, jamais personne n’a pu empêcher quiconque de dévoyer des recherches d’historiens. Mais il ne faut pas confondre lecture partiale de ces travaux avec ces travaux eux -mêmes ni une tentative d’autre approche historique avec un  » procès de la société française dans son ensemble… »

  3. 3 Cbhg 3 novembre 2008 à 7:52

    « elle ne débute réellement qu’après »: 100000 donc entre les deux guerres et près de 200000 pendant la première guerre mondiale, ce qui n’est pas égal à 0 quand même.
    L’objet historique est tout à fait digne d’intérêt à condition de ne pas déformer systématiquement le passé; c’est tout l’objet de la démonstration de Lefeuvre…
    à propos, remarques-tu, chère collègue, les jolis dégradés de gris que produisent nos commentaires?

  4. 4 meh 3 novembre 2008 à 8:35

    d’accord pour l’apaisement « cher collègue » ; ce dégradé de gris est à ravir….Par contre, je regrette un peu la disparition de ces magnifiques photos du bandeau de la page d’accueil…
    De plus, n’y aurait-il que nous deux à lire ce blog ???Je n’ai pas encore eu de mot incendiaire des Indigènes de la République !!!!!

  5. 6 Glix 19 décembre 2008 à 1:21

    Vous dites que l’histoire auservice du présent est un anachronisme…Alors à quoi cela sert-il de faire de l’Histoire ?
    A travers les événements passés, nous comprenons comment nous en sommes arrivés là. Et peut-être quelles erreurs éviter…
    Contrairement à ceux que vous donnez comme historiens mais qui n’en sont pas, car ils fabriquent en réalité une histoire sans aucune méthode scientifique pour la vendre à un public, le Professeur Lefeuvre s’est appuyé sur des statistiques précises, s’est rendu plusieurs fois aux archives, a repris des textes d’historiens précédents pour les critiquer…un véritable travail cette fois.
    Quant au traitement de M. Blanchard, cette personne n’est rien d’aure qu’un fumiste qui avait réussi à se faire passer pour un historien, et qui, une fois démasqué, ne rapparaît plus, et surtout pas en déba contre le Pr. Lefeuvre…Plusieurs propositions furent pourtant faites.
    Cordialement,
    Glix, citoyen et historien amateur.


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