"Salauds de pauvres": le syndrome Deschiens.

Tout le monde garde en mémoire les sketches diffusés par Canal + dans les années 90. Superbement écrites, ces petites comédies décrivaient un monde de petites gens, bêtes et souvent méchants. le pauvre, longtemps idolâtré par les élites marxistes retrouvait enfin sa « vraie » place de médiocre, minable, raciste et méprisable, qui méritait probablement bien son triste sort. L’époque a donné maints exemples de ce retournement idéologique (pensons au stupidisime film camping!).

L’ensemble des sociétés occidentales a connu une évolution parallèle comme l’illustre un superbe article de The Independent, publié à l’occasion de la mort de Jade Goody et traduit cette semaine par Courrier International (disponible au CDI)

Ce mépris des classes populaires contribua à justifier les inégalités croissantes de richesses et le ralliement de la gauche dite « caviar » au combat de substitution qu’a constitué l’antiracisme, qui présentait l’avantage de ne pas remettre en cause les inégalités sociales.

Extrait:  » Elton John ne viendra pas chanter Candle in the Wind aux funérailles de Jade Goody. Une chose est sûre, c’est qu’à l’instar de la princesse Diana la jeune cancéreuse a su, à sa manière rugueuse et populaire, réveiller les consciences britanniques. Sa vie a révélé la face sombre de notre inconscient. Comment une jeune femme au caractère aussi généreux que truculent, arrivée quatrième à une émission de télé-réalité en 2002, est-elle devenue une telle icône au Royaume-Uni ? Parce que nous avions besoin d’elle pour apaiser nos consciences meurtries.

Au cours de sa brève existence, Jade a montré à quel point, alors que la Grande-Bretagne est devenue l’une des sociétés les plus inégalitaires et les plus immobiles de la planète, nous avons pris l’habitude de nous moquer ouvertement des gens coincés en bas de l’échelle. Nous nous sommes allègrement servis d’elle comme d’une « preuve » montrant que, si certains malheureux moisissent dans des cités abandonnées, ce n’est pas par un triste hasard de la vie mais parce qu’ils sont stupides, laids et sectaires. Tout ce que nous avons démontré, c’est notre stupidité, notre laideur et notre sectarisme.

Un jour est arrivée une jeune fille de 20 ans au rire sonore, quasi sans culture mais ayant le sens de la repartie. Elle pensait que l' »East Angular » était un pays [l’East Anglia est une région de l’est de l’Angleterre] et se demandait quelle monnaie on utilisait à Liverpool. Les médias se sont empressés de la qualifier d' »écervelée ». Surnommée la « grande prêtresse de la salopocratie », Jade était « la manifestation du sous-prolétariat anglais ».

Mais personne ne s’est jamais demandé d’où venait cette ignorance. La réponse, la voilà : fille d’une toxicomane gravement handicapée, Jade a passé plus de temps au chevet de sa mère que sur les bancs de l’école. A 5 ans, elle s’occupait déjà des repas, du ménage et du repassage. Son père cachait une arme à feu sous son lit de bébé, et son premier souvenir est la vision de ce père se piquant à l’héroïne dans la chambre de sa fille. Pour finir, après quelques séjours en prison, il a été retrouvé mort d’une overdose dans les toilettes d’un Kentucky Fried Chicken.

Malgré ce lourd bagage, Jade a toujours travaillé, dans des magasins, pour le salaire minimum, et n’a pas touché à la drogue (sauf au cannabis). Elle s’est portée candidate à Big Brother [en 2002] parce que sa propre mère devenait accro au crack, et elle ne voyait pas d’autre moyen pour éviter d’assister à ce naufrage. C’est ainsi qu’elle est devenue un personnage public en Grande-Bretagne, et que dans un concert de moqueries nous l’avons hissée au rang de symbole du sous-prolétariat britannique. Jade n’a pas tardé à faire preuve d’une certaine intelligence en monnayant au prix fort sa quatrième place à Big Brother. Elle a lancé sa propre marque de parfum, ouvert un institut de beauté et publié une série d’autobiographies sensibles, plutôt belles, qui ont su séduire des jeunes femmes qui n’avaient jamais vu de gens comme elles à la télévision. La perception qu’on avait d’elle a lentement évolué. A mesure que les gens apprenaient ce qu’elle avait vécu, beaucoup ont compris à quel point leurs moqueries sur son accent étaient déplacées. Leur sentiment de supériorité en a pris un coup, au moins provisoirement.

Puis elle a participé à Celebrity Big Brother [en 2007], et alors là qu’est-ce qu’on s’est régalé… Jade a dû coexister dans la maison avec la charmante et naïve Shilpa Shetty, une star de Bollywood qui a grandi entourée de serviteurs. La jeune vedette a réveillé chez Jade la sensation d’avoir toujours été traitée de haut. Jade a dit que Shilpa n’avait pas la moindre idée de la manière dont vivaient les Indiens « d’en bas » et lui a hurlé : « Ça te ferait du bien de passer une journée dans les bidonvilles ! » Ce qui a été pris pour du racisme, comme si elle lui avait dit de retourner dans son pays. Nous avions enfin l’occasion de revenir à notre bonne vieille conception de la classe ouvrière blanche. Si nous ne pouvons pas nous sentir supérieurs aux pauvres parce qu’ils sont stupides, au moins pouvons-nous nous croire supérieurs à eux parce qu’ils sont racistes.

Et même quand elle était mourante, nous avons continué à nous moquer d’elle. Personne n’a dit que John Diamond [journaliste mort en 2001] « exploitait » son cancer en écrivant sur le sujet dans The Times, mais la décision de Jade de parler du sien à la télévision afin de laisser de l’argent à ses gamins était bien la preuve de sa « vulgarité ». Un journal se plaint que nous allons avoir droit à des « funérailles nationales chavs [« Jeune personne, souvent sans niveau d’éducation très élevé, qui suit une certaine mode vestimentaire », selon l’Oxford Dictionary] ». Maintenant qu’elle est décédée, nous persistons à considérer Jade Goody comme une chav idiote. Elle nous rassure inconsciemment quant au fait que notre rang plus élevé dans la hiérarchie sociale est dû à notre intellect, notre sensibilité et notre antiracisme, et non au hasard de la naissance. En croyant cela, ce n’est pas Jade que vous condamnez, c’est vous-mêmes.

Johann Hari
The Independent
Lire l’article intégral dans Courrier International n° 959 du 19 mars 2009, en kiosque ou au CDI

On aimerait trouver plus souvent une telle intelligence chez nos grandes signatures françaises… (à propos, avez-vous remarqué que Le Monde est devenu une imitation tout à fait acceptable de The Independent?)

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