Lectures: prendre les patrons en otages, un passe-temps chinois?

lrbcov3106C’est sous ce titre que la London Review of Books rend compte de plusieurs livres parus récemment sur la situation économique et sociale en Chine. Josua Kurlantzick évoque d’abord une émeute qui s’est produite dans une usine fabriquant des valises en décembre dernier. L’entreprise a fermé, sans payer les salaires des ouvriers jetés à la rue. Ceux-ci ont alors occupé l’usine et finalement évacué celle-ci au cri de « il n’y a pas de droits de l’homme dans ce pays! ».

L’évènement relaté par le Washington Post s’est produit dans la province du Dongguan, l’une des plus industrialisées du sud de la Chine, devenu « l’usine du monde ». L’ensemble des grandes sociétés occidentales dépendent désormais de la production des « ateliers à sueur » de cette région, où des ouvriers assemblent pendant de longues heures, et souvent 7 jours sur 7, à peu près tout ce qui peut l’être, du jouet pour enfant à l’ordinateur.

le delta des perles, selon une estimation assure 5% de la production manufacturière mondiale. 60 millions de personnes y travaillent dans des conditions inhumaines pour le plus grand profit de la superclasse qui dirige la planète.

La plupart des économistes chinois pensent que la stabilité du pays est remise en cause si la croissance du PNB descend sous la barre des 8%. Ce taux est nécessaire pour assurer un emploi aux jeunes et aux ruraux qui arrivent chaque année sur le marché du travail. La Royal Bank of Scotland estime qu’en 2009, la croissance ne devrait guère dépasser 5%…

La stabilité du régime, assez remarquable pour un état autoritaire, a jusqu’ici été acquise par un pacte tacite entre les classes moyennes et le pouvoir. Celui-ci a garanti une amélioration continue des conditions de vie en échange d’un apolitisme a peu près complet.

Mais cet équilibre est remis en cause: manifestations, attaque contre les entreprises, destructions de voitures de police et de bureaux du parti communiste se multiplient dans tout le pays. Ces mouvements spontanés commencent à se structurer à travers l’ensemble du pays.
Une pétition, La charte 2008, publiée en ligne a recueilli 10000 signatures, en dépit du risque d’arrestation que cela représente pour les signataires.

Certes la Chine actuelle serait méconnaissable pour quelqu’un l’ayant quittée en 1979. à cette date, il s’agissait encore d’un pays essentiellement rural dont l’économie était administrée de manière centralisée par l’État communiste. Deng Xiaoping, qui devient alors le leader du pays, peu de temps après la mort de Mao Zedong, lance alors un vaste programme de modernisation:

  • Il dissout les communes populaires (qui géraient collectivement les terres).
  • il autorise le développement d’entreprises privées.
  • Les autorités locales sont invitées à investir dans les industries légères, et à prendre des participations dans les entreprises privées.
  • Enfin, pour attirer les investissements étrangers, dont le pays a cruellement besoin, Deng crée les ZES (zones économiques spéciales), des zones franches, pour l’essentiel situées dans les provinces côtières du sud du pays, dans lesquels il est possible d’investir et de rapatrier les bénéfices presque sans contraintes et en profitant de l’une des main-d’œuvres les moins chères du monde.

Mais Deng n’est pas fou, et veille à préserver jalousement « le rôle dirigeant » du parti communiste chinois qui conserve le monopole du pouvoir.

Ce sont les grandes villes de l’est du pays qui profitent le plus de ces réformes: Shanghai, Guangzhou (Canton). Mais de gigantesques villes nouvelles sont également crées, comme Shenzen, à proximité de Hong Kong, à l’époque encore britannique (jusqu’en 1997). La création de ces villes nouvelles anarchiques ne doit rien au hasard, elle vise à détourner les migrants ruraux des grandes villes plus anciennes, ce qui évite de confronter la population de ces dernières à la concurrence des travailleurs ruraux. Deng espère ainsi (à juste titre) calmer les mouvements de protestations des urbains qui en 1978 réclamaient plus de démocratie.

La réussite de cette politique a fait sortir de la misère 150 millions de personnes. Elle assure à la population des grandes villes un revenu par tête appréciable (7000$ par habitant à Shanghai). La Chine est devenue la première destination des investissements étrangers dans le monde, dépassant les États-unis. Ces nouvelles classes moyennes, acceptent le sort peu enviable des ouvriers et des paysans comme « le prix à payer » pour assurer le développement économique.

Les Chinois sont assez fiers de leur modèle économique qui combine le capitalisme le plus sauvage à un rôle qui reste décisif de l’État. Ils regarde aujourd’hui avec mépris les États-unis dont l’ économique leur parait vouée au déclin, voir à la faillite.

Mais ce modèle montre depuis quelques années ses limites. Les écarts de revenus sont aujourd’hui d’1 à 10 entre les provinces de l’intérieur et celles du littoral. Les inégalités sont au niveau de celles des pays d’Amérique latine. la disparition de l’accès gratuit à la médecine et à l’école a conduit à une stagnation, voir à une régression du niveau atteint à la fin des années 70.

Uniquement préoccupé de s’assurer la neutralité des classes moyennes urbaines, le pouvoir a souvent ignoré les masses rurales misérables. Plus grave, ces populations sont victimes d’injustices sans nombre (confiscation de terre sans indemnité, exactions des fonctionnaires, détournement des ressources naturelles (l’eau en particulier) au profit des grandes villes (la nappe phréatique de la grande pline du nord, la principale région agricole du pays, sera totalement épuisée dans moins de 30 ans…).

La corruption est un problème majeur: 10% des investissements de l’État sont détournés au profit d’officiels corrompus qui se constituent ainsi des fortunes personnelles considérables qui prennent le chemin des paradis fiscaux.

En dépit des conditions de travail et de vie (12 heures par jour, hébergement dans des dortoirs insalubres, les emplois créés dans les ZES restent attractifs pour les populations rurales misérables: 130 millions de personnes sont arrivées dans les villes au cours des 10 dernières années. L’État s’est révélé incapable de les loger, de leur fournir les soins médicaux, l’éducation dont ils avaient besoin. On ne voit pourtant aucun mendiant dans les villes chinoises. Le taux de chômage reste faible (car on y inclue pas les travailleurs migrants). cependant des camps de fortune se développent un peu partout dans le pays: des milliers d’hommes jeunes s’y concentrent, à proximité des gares, et cherchant désespérément du travail.  les incidents violents se multiplient dans les campagnes où ces jeunes travailleurs n’ont rien à perdre. La police est même entrée en grève dans certaines provinces. En 2005, pour la première fois depuis la répression de Tienanmen en 1989, la police a tiré sur des manifestant, tuant 20 personnes.

Une autre faiblesse majeure des réformes impulsées par Deng devient aujourd’hui évidente: Il s’agit de la dépendance excessive du pays par rapport aux exportations. Grâce aux surplus de son commerce extérieur, la Chine a constitué d’énormes réserves de change. Mais la consommation intérieure reste faible, d’autant plus que les Chinois qui le peuvent épargnent fortement, en l’absence de tout système de protection social conséquent. Il s’agissait là d’une sorte de marché, liant les États-unis et la Chine, cette dernière, grâce à ses bas prix et son épargne subventionnait la consommation américaine, qui à son tour assurait les larges surplus de la balance commerciale chinoise.tienanmen

Ce faisant, la Chine ne dispose pas encore d’entreprises capables d’entrer en compétition avec les multinationales dans les secteurs de pointe. les compagnies nationales restent dépendantes de montages financiers opaques et sont peu compétitives sur les marchés des pays développés. Sur le terrain des bas salaires,  la concurrence de certains voisins comme le Vietnam commence à se faire sentir. le dynamisme des entrepreneurs chinois est même considéré par certains spécialiste comme moins grand aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Les campagnes qui furent souvent très dynamiques au début de la modernisation, sont aujourd’hui abandonnés par les investissements publics.

Le gouvernement chinois prétend garder le contrôle de la situation, et a lancé un vaste plan de relance de 586 milliards de $. Celui-ci, fait nouveau, est destiné en priorité aux campagnes, dans le but de relancer la consommation intérieure. Il est évident cependant, que quelque soit l’importance de ce plan, il ne peut en aucun cas inciter les consommateurs occidentaux à consommer à nouveau…

Le contrôle du parti sur la population s’est beaucoup distendu. L’opposition dispose de moyens plus sophistiqués. Pourquoi, conclue l’auteur, les opposants d’aujourd’hui ne réussiraient ils pas aujourd’hui ce que les étudiants de 1989 ont commencé?

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