Lectures: Walter Benn Michaels, La diversité contre l'égalité, Raisons d'agir, 2009.

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Michaels est un universitaire américain. Il a pu observer sur les campus, et dans l’ensemble de la société américaine, les ravages provoqués par la monté en puissance de la question de la diversité. À partir d’exemples précis, il tente de démontrer, avec beaucoup de justesse à mon sens, que le combat pour la diversité a pour but essentiel d’enterrer la question sociale, de nier la pauvreté et accessoirement de donner bonne conscience aux terrifiants bobos, désormais dispensés de tout effort en faveur d’une société plus juste.

On comprend mieux dès lors l’engagement du Président actuel et de grands patrons en faveur de la diversité et  de l’affirmative action : « Respecter » les gens est moins coûteux que de les augmenter… Elle permet également de diviser profondément les classes populaires, désormais séparées par des intérêts divergents. C’est ainsi que les politiques de discrimination positive se développent au rythme de la croissance des inégalités. Le livre met également en valeur la trahison de la gauche, qui s’est éloignée de son « code génétique » qui était le combat contre les inégalités. L’auteur pose enfin la question du sens qu’on peut donner aux identités culturelles qui ne sont pour lui qu’une formule sans vraie substance pour revenir au vieux concept de race qu’on croyait bien enterré.

Exemple extrait de l’ouvrage :

Randall Robinson, l’un des plus énergiques partisans des réparations, imagine dans son livre The debt le cas d’une petite fille Sarah dont les résultats scolaires ne cessent de se dégrader… Que l’échec scolaire de Sarah soit dû à la pauvreté ou à la « pathologie » de sa culture, Sarah, elle n’y est pour rien : ce n’est pas elle qui s’est faite pauvre ; ce n’est pas elle qui a créé sa culture. Sa situation est l’effet d’une cause, le produit d’une histoire qui a pris fin bien avant sa naissance. Cette histoire (l’esclavage, les lois Jim crow et leurs répercussions) qui a produit ce que Robinson caractérise comme « le gouffre économique béant qui sépare les noirs des blancs dans ce pays »…
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Supposons qu’un Martien débarque sur Terre et que nous lui exposions notre problème. Les Afro-Américains représentent environ 13 % de la population américaine. Mais leur importance est disproportionnée (autour de 32 %) dans le quintile le plus pauvre de la population, disproportion que l’on retrouve, en sens inverse, pour la place qu’ils occupent au sein des 5 % des foyers les plus riches (1,7 %). Le Martien, usant de son pouvoir, fait disparaître les effets économiques de l’esclavage ainsi que du système Jim Crow, et met un terme à cette disproportion. Désormais, les Noirs, qui représentent 13 % de la population américaine, représentent également 13 % des pauvres et 13 % des riches. Nous souhaitons bon retour au Martien et nous le remercions… de quoi ? La société américaine a-t-elle été transformée d’un coup de baguette magique en une société économiquement plus juste ? Non, l’Amérique d’après les réparations est exactement aussi inégalitaire que celle d’avant. Tout ce que notre Martien a fait, c’est changer la couleur de peau de beaucoup de pauvres et de quelques riches ; mais en rien modifié la répartition des richesses. Nous ne pouvons le remercier que pour une seule chose : avoir supprimé l’inégalité raciale dans cette répartition. Mais le fossé économique qui sépare les riches des pauvres est toujours là; seul a disparu le fossé économique qui séparait les Noirs des Blancs.
En sommes-nous plus avancés ? L’objection la plus évidente est que laisser intactes les inégalités économiques de la société américaine en se contentant de répartir différemment la couleur de peau de ceux qui en souffrent et de ceux qui en bénéficient peut difficilement passer pour un progrès – en tout cas, si ce que nous recherchons est l’égalité économique. Mais le problème que le mouvement pour les réparations se propose de résoudre n’a rien à voir avec celui de l’inégalité économique. Une réparation est une compensation : elle rend à chacun ce dont il a été spolié.
Lorsque nous retournons à son propriétaire un bien qui lui a été dérobé, nous ne nous soucions pas de savoir si (par exemple) le tableau volé appartenait à un riche ou à un pauvre : la richesse pas plus que la pauvreté ne constitue un droit à la propriété du tableau en question. Personne aujourd’hui n’est plus attaché aux droits de la propriété que le mouvement pour les réparations – et les conservateurs, qui partagent cet attachement, devraient logiquement être ses plus ardents défenseurs. Ils pourraient même invoquer à leur appui certains propos tenus par le philosophe conservateur le plus influent de la seconde moitié du siècle dernier, Robert Nozick, pour qui  les  « descendants» des « victimes» de «la plus grave injustice » devaient « obtenir compensation » de la part des « bénéficiaires de [cette] injustice » ».
Le principe sur lequel se fondent ces propos est que toute injustice demande réparation, quelle que soit son ancienneté. C’est un principe conservateur, parce qu’il repose sur l’appel à la restitution de la propriété volée, qu’il s’agisse du travail des esclaves ou des biens des Juifs (exterminés). Et son champ d’application ne demande qu’à s’élargir, Les descendants de l’injustice ne sont pas seulement les Afro-Américains et les Juifs. Devons-nous oublier les Indiens d’Amérique ? Devons-nous oublier les mineurs des Appalaches et les petits cultivateurs blancs ? Dès lors qu’on commence à rechercher les injustices du passé, la liste ne cesse de s’allonger. Du coup, on trouve des injustices même là où l’on n’avait pas l’impression qu’il fallait en chercher. Certains critiquent les réparations au nom du fait que les descendants riches des esclaves bénéficient en fin de compte des mêmes réparations que les pauvres. Mais les riches n’ont pas moins droit que les pauvres à la restitution de leur propriété; quiconque est prêt à restituer au SDF du coin de la rue l’équivalent de 20 hectares et d’une mule devrait éprouver une satisfaction égale à faire la même chose pour ‘Tiger Woods ».
Il n’en reste pas moins que notre société compte statistiquement fort peu de Tiger Woods; dès lors, il est tout à fait logique, pour ceux d’entre nous qui se sentent concernés par une distribution plus équitable des richesses, de soutenir le mouvement pour les réparations : en effet, l’argent distribué bénéficiera à bien plus de pauvres que de riches. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’y a rien d’égalitaire dans ce principe : l’injustice subie par des petites filles comme Sarah n’a rien à voir avec le fait qu’elles soient des descendantes de personnes victimes d’injustices dans le passé. En fait, tout cela n’a aucun rapport avec le passé.
Supposons que je sois l’ami blanc de Sarah et que mon père n’ait pas été un esclave, mais un propriétaire d’esclaves. Supposons que, au moment de l’abolition de l’esclavage, le projet des républicains radicaux consistant à répartir les plantations entre les esclaves qui y avaient travaillé ait été mis en œuvre et que mon père esclavagiste ait perdu non seulement tous ses esclaves mais également la totalité de ses terres. Tombé dans le dénuement, il se serait mis à boire, aurait abandonné ma mère alors qu’elle était enceinte, et
cette dernière aurait dû m’élever seule, dans l’incapacité aussi bien de subvenir à mes besoins (puisqu’elle n’avait jamais travaillé un seul jour de sa vie) que de s’occuper correctement de moi (puisque, dans sa famille, ce sont les esclaves étaient chargés d’élever les enfants). À l’âge de neuf ans, je connais des problèmes scolaires : j’ai de mauvaises habitudes de travail ; ma mère est trop déprimée pour lire avec moi ; mes notes en lecture dégringolent. Suis-je fondé à recevoir des réparations ? De toute évidence, non. Que répareraient-elles ? Mes ancêtres n’ont pas été enlevés pour être réduits en esclavage — bien au contraire : ce sont eux les ravisseurs et les esclavagistes. !, Les partisans des réparations évoquent «l’histoire» de Sarah (c’est-à-dire celle de ses ancêtres) comme un parcours mêlant souffrance et noblesse d’âme; dans mon cas, le parcours mêlerait exploitation et cupidité. Du point de vue des exigences historiques du mouvement pour les réparations, Sarah et moi représentons donc des cas complètement différents. Mais je ne suis pas plus responsable de ma pauvreté que Sarah de la sienne. Je ne mérite pas de compensation. Cela signifie-t-il pour autant que je mérite ma pauvreté ? »

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