Lectures: Saki est cruel… Camille la hyène aussi.

saki
Saki, la fenêtre ouverte, 10/18 n° 1400.

Auteur majeur qui excelle dans de courts récits qui mettent en scène les membres décadents de la gentry anglaise du début du siècle. Né en 1870, il meurt dans une tranchée du nord de la France en prononçant ces dernières paroles: « Eteignez cette cigarette, non de Dieu! ». à la lecture de ces textes, on se réjouit que ce groupe social ait été ruiné par la « fiscalité confiscatoire » imposée par les travaillistes après la seconde guerre mondiale…

« « Les voilà! s’écria Constance, puis elle ajouta d’une voix haletante : Bonté divine, qu’est-ce qu’ils chassent là? »
« Ce n’était assurément pas un renard ordinaire. L’animal était bien deux fois plus haut, il avait une vilaine tête courte et un cou monstrueux.
« « C’est une hyène ! m’écriai-je ; elle a dû s’échapper du parc de Lord Pabhamn ! »
« A ce moment, la bête traquée se retourna pour faire face à ses poursuivants, et les chiens (ils n’étaient guère qu’une douzaine) se postèrent en demi-cercle, l’air stupide. De toute évidence, ils s’étaient séparés du reste de la meute pour suivre cette nouvelle piste, et maintenant qu’ils avaient traqué leur proie ils ne savaient plus très bien qu’en faire.

« L’hyène salua notre approche avec un soulagement indéniable et nous prodigua des manifestations d’amitié. Elle avait sans doute l’habitude de voir les humains la traiter avec bonté, alors que son premier contact avec une meute lui avait laissé une mauvaise impression. Les chiens semblaient plus gênés que jamais, tandis que leur proie soudain nous faisait fête, et l’écho affaibli d’un cor dans le lointain leur donna le bienheureux signal d’un départ discret. Constance, l’hyène et moi restâmes seules dans le crépuscule qui tombait.
« « Qu’allons-nous faire ? demanda Constance.
« Vous êtes très forte pour les questions, dis-je.

« En tout cas, nous ne pouvons quand même pas passer toute la nuit ici avec une hyène, répliqua-t-elle.
« J’ignore quelle conception vous avez du confort, dis-je, mais je ne songerais pas davantage à passer toute la nuit ici, même sans hyène. Mon foyer n’est peut-être pas des plus heureux, mais du moins y ai-je l’eau courante chaude et froide, des domestiques et d’autres commodités que nous ne trouverions certainement pas ici. Nous ferions mieux de gagner cette ligne d’arbres sur la droite ; j’imagine que la route de Crossley est juste derrière. »
« Nous suivîmes au petit trot un chemin charretier à peine tracé, tandis que la bête nous suivait gaiement.
« « Qu’allons-nous pouvoir faire de cette hyène ? ne manqua pas de demander Constance.
« Que fait-on généralement des hyènes ? ripostai-je sèchement.
« – Je n’ai jamais eu affaire avec aucune de ces bêtes, dit Constance.
« Oh, moi non plus. Si encore nous connaissions son sexe, nous pourrions lui donner un nom. Peut-être pourrions-nous l’appeler Camille. Cela conviendrait dans les deux cas. »
« II y avait encore assez de jour pour nous permettre de distinguer les bords du chemin, et nous reprîmes quelque courage en apercevant un petit Gitan à demi nu qui cueillait des mûres dans un buisson. La brusque apparition de deux cavaliers et d’une hyène le fit détaler en criant, et de toute façon nous n’aurions guère pu glaner auprès de lui des précisions géographiques valables ; mais peut-être allions-nous tomber un peu plus loin sur un campement de Gitans. Nous poursuivîmes notre route pendant un ou deux kilomètres, le cœur empli d’un espoir que rien ne venait encore combler.
« « Je me demande ce que cet enfant faisait là, finit par dire Constance.
« II cueillait des mûres. C’est évident.
« Je n’aime pas sa façon de crier, reprit Constance ; ses cris me résonnent encore aux oreilles. »
« Je ne voulus point reprocher à Constance ses idées morbides ; à vrai dire la même impression d’être poursuivie par des gémissements incessants s’imposait à mes nerfs déjà fort éprouvés. Désireuse d’avoir quelque compagnie, j’appelai Camille qui s’était attardé. En quelques souples bonds, l’animal nous eut rejointes puis dépassées.
« J’eus alors l’explication des gémissements qui nous faisaient escorte. L’hyène tenait entre ses dents, d’une étreinte ferme, et sans doute douloureuse, le petit Gitan.
« « Bonté divine ! s’écria Constance, qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous faire ? »
« Je suis convaincue que la Constance du Jugement dernier posera plus de questions qu’aucun des autres séraphins.
« « Enfin, il faut faire quelque chose », insista-t-elle, au bord des larmes, tandis que Camille trottait sans effort devant nos montures harassées.
« Personnellement, je fis tout ce dont j’étais capable pour l’instant je tempêtai, je grondai, je flattai, en anglais, en français, en langage de garde-chasse; je cinglai vainement l’air de ma cravache ; je lançai sur l’horrible bête mon panier-repas ; je ne vois vraiment pas ce que j’aurais pu faire de plus. Nous avancions toujours dans le crépuscule qui tombait, précédées de ce monstre dont on apercevait devant nous la forme sombre, et tandis qu’une lugubre mélopée retentissait à nos oreilles. Tout à coup, Camille bondit au milieu d’un fourré, où nous ne pouvions le suivre; les gémissements se changèrent en cris perçants puis cessèrent brusquement. Je passe toujours assez vite sur cette partie de mon récit, car c’est assez horrible. Quand l’animal nous rejoignit après une absence de quelques minutes, il arborait un air de patiente compréhension, comme s’il avait conscience d’avoir commis un acte que nous désapprouvions mais qu’il estimait pour sa part parfaitement justifiable.
« « Comment pouvez-vous laisser ce monstre affamé trotter à vos côtés ? » demanda Constance. Elle ressemblait plus que jamais à une betterave albinos.
« « D’ abord, je ne peux pas l’en empêcher, dis-je; et puis, il est peut-être bien des choses, mais je doute qu’il soit affamé pour le moment »
« Constance frémit. « Croyez-vous que le pauvre petit ait beaucoup souffert? » Car elle avait le don des questions inutiles.
« « Certains indices le laissent penser, répondis-je; mais bien sûr, peut-être criait-il par pur mauvais caractère. Vous savez comme sont les enfants. »…

Publicités

Site histoire-géographie: Mode d’emploi.

Pour accéder aux fiches des cours et aux documents mis en ligne, cliquez sur la page correspondant à votre classe.
Pour retrouver des informations sur un thème, consultez la page Archives ou le nuage de tags.

Entrez votre adresse e-mail pour souscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par email.

Rejoignez 13 autres abonnés

Archives

Catégories


%d blogueurs aiment cette page :