Lumpenproletariat, sous prolétariat.

bibliothèque Louis Jouvetautodafé nazi 

Incendie de la bibliothèque Louis Jouvet 2007 / Autodafé nazi 1933

« Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes ». Heinrich Heine. C’est déjà fait !
Extrait d’une dépêche publiée par l’AFP en 2006 : « Ce que l’on voit d’abord, ce ne sont pas les gants noirs qui protègent ses mains, ni la minerve transparente qui soutient son menton, ni cette posture un peu raide qu’elle a, même assise. Non, ce qui attire d’abord, c’est son regard. D’une intensité à donner le vertige. Mama Galledou, âgée de 27 ans, est une miraculée. Pour la première fois, ce jeudi 20 septembre 2006, à quelques jours du procès de ses agresseurs, elle accepte de parler à la presse. « Pourquoi ont-ils fait ça ? Ils n’ont pas d’excuse. Je souhaite que justice soit faite », dit-elle d’une voix lente. Il y a presque un an, le 28 octobre 2006, elle était assise à l’arrière du bus 32, qui dessert le nord de Marseille, quand une bande de garçons – tous mineurs au moment des faits – ont volontairement mis le feu au véhicule, blessant très grièvement la jeune femme. Deux d’entre eux comparaîtront, à partir du 25 septembre, devant le tribunal pour enfants de la cité phocéenne. Brûlée à plus de 60 %, Mama Galledou a déjà subi plusieurs greffes, mais son état exige un traitement et des soins permanents qui devront se poursuivre durant de longs mois.

 « Le lumpenprolétariat (terme emprunté de l’allemand où le mot « Lumpen » veut dire « haillons »), éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs, etc. Le lumpenprolétariat est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » 

Marx, Engels in Manifeste Communiste. cf. le site La sociale

« Depuis la publication d’une tribune dans le journal Le Monde, le 1er avril 2005, on utilise à nouveau ce terme du XIX° siècle pour désigner les jeunes casseurs exclus de la société de consommation à laquelle ils aspirent et se livrant à des violences urbaines ou à du vandalisme et à des agressions lors de manifestations politiques de gauche et qui renforcent selon cette même analyse les cercles vicieux d’exclusion, les discours sécuritaires de la droite et de l’extrême-droite ou contribuent ainsi à discréditer les mouvements sociaux et les revendications sociales. »

Wikipedia

Certains historiens considèrent que le lumpenprolétariat a fourni aux mouvements fasciste et nazi, une partie de leurs « troupes de choc » (dans les SA où les chemises noires par exemple) et a donc contribué à l’arrivée au pouvoir des partis d’extrême droite en Europe entre les deux guerres.

Nouveau lumpenprolétariat et jeunes casseurs

Extrait de l’article du monde évoqué et paru dans l’édition du 01.04.05

…Ceux qui n’ont pas assisté aux violences du 8 mars ou qui ne sont pas parents de victimes ont du mal à mesurer l’ampleur et la gravité de ce qui s’est passé ce jour-là. Contrairement aux années 1990, il ne s’agit pas d’actes isolés débordant la colère incontrôlée de « casseurs » révoltés, mais d’une violence massive (on parle d’un millier de « casseurs » pour 9 000 manifestants) et dirigée de façon exclusive et systématique contre les manifestants. Visages ensanglantés, filles traînées par les cheveux, lycéens en pleine crise de nerfs, bandes s’acharnant à dix, à coups de pied et de bâton, sur des gamins à terre.

Tous les témoignages décrivent ces scènes de cauchemar. Ce sont des centaines d’agressions qui ont eu lieu le 8 mars et des dizaines de gamins qui se sont retrouvés à l’hôpital, blessés et traumatisés. Sans parler des effets de cette violence sur l’imaginaire social de la jeunesse et de la terreur qu’elle a durablement installée dans l’esprit des plus tièdes. Ce qui a été cassé le 8 mars, c’est la manifestation lycéenne, contrainte de se disperser à mi-parcours, et avec elle la mobilisation des jeunes contre la loi Fillon et une éducation toujours plus inégalitaire.

Ces violences n’auraient pu avoir lieu sans la complicité passive des forces de l’ordre, qui ont assisté aux scènes de lynchage, souvent à quelques mètres, sans intervenir. Tout indique que le gouvernement a laissé faire, dans le but de briser la mobilisation lycéenne, au risque de nombreux dégâts collatéraux. C’est pourquoi nous demandons à ce qu’une enquête parlementaire soit menée pour faire le bilan de ces agressions (nombre d’admissions dans les hôpitaux et gravité des blessures, nombre de plaintes déposées) et la lumière sur le comportement des autorités.

Au-delà de cette question essentielle, il nous faut nous interroger pour comprendre comment des jeunes exclus du système scolaire, pour la plupart issus de l’immigration, en sont arrivés à considérer comme leurs ennemis d’autres jeunes manifestant pour l’égalité des chances. Or, à de rares exceptions près, les analyses proposées par les commentateurs sont incapables d’appréhender la nouveauté de cette situation. Ainsi Esther Benbassa se demande, dans Libération des 26 et 27 mars, si « dans les violences commises à l’égard des manifestants lycéens, il n’y a pas plutôt l’ancienne opposition bourgeois-prolétaires ».

Cette lecture est doublement erronée. D’abord parce que les lycéens qui manifestaient le 8 mars n’étaient pas des « bourgeois », mais venaient essentiellement des couches moyennes et des classes populaires. Les lycéens de banlieue étaient d’ailleurs fortement représentés durant la manifestation et ont eux aussi été victimes des violences. À l’inverse, les écoles d’élite, publiques ou privées, où se reproduit la bourgeoisie, étaient évidemment absentes de la mobilisation.

Les agresseurs ne sont pas plus proches du prolétariat que les agressés de la bourgeoisie. Ils appartiennent plutôt à cette couche d’exclus née de la délocalisation massive du travail ouvrier à partir des années 1970 et de l’éclatement des anciennes solidarités qui y étaient liées. Discriminés par leurs origines sociales et ethniques, relégués dans des ghettos, orientés malgré eux dans des filières sans avenir, certains de ces jeunes plongent dans les mirages de l’économie parallèle et assouvissent leur fantasme de toute-puissance dans l’hyperviolence à la Orange mécanique, dernier réceptacle d’un capital corporel qui ne trouve plus à s’employer.

Exclus du système éducatif, ils le sont aussi des combats pour sa transformation et n’entretiennent plus avec ceux qui luttent que ressentiment et jalousie sociale.

Loin de contester le système, les identités refuges qu’ils se fabriquent au sein de leur sous-culture de ghetto le reproduisent jusqu’à la caricature : conquête de territoires, consommation effrénée de marques, haine de la différence, machisme, cynisme, business, guerre de tous contre tous. Plus que les « prolétaires », ces exclus des exclus rappellent le lumpenprolétariat, cette « armée de réserve du capital » décrite par Marx, qui constituait la « phalange de l’ordre » de Bonaparte ou qui servait d’auxiliaire de choc aux troupes de Hitler et de Mussolini.

Comme on l’a vu le 8 mars, l’ordre néolibéral se nourrit de cette forme contrôlée d’illégalisme. Utilisée ponctuellement pour briser une manifestation parisienne, cette violence est en général maintenue à la périphérie, mais elle justifie en même temps un quadrillage généralisé et elle est forcément coupée des classes populaires puisque celles-ci en sont les premières victimes. Elle est politiquement sans péril et économiquement sans conséquences. Bouc émissaire de toutes les inquiétudes sociales, elle permet de fabriquer un « ennemi intérieur » face auquel l’Etat peut se constituer comme garant de l’ordre et justifie d’autant l’apartheid social et la logique sécuritaire qui en est le corollaire.

Le racisme est évidemment une composante de ce ressentiment. Tous les témoignages sur le 8 mars le corroborent et certains des agresseurs le revendiquent. Si, et il est essentiel de le souligner, nombre de manifestants étaient eux-mêmes issus de l’immigration, les bandes qui les attaquaient étaient bien des bandes ethniques. Elles traquaient surtout les « petits Blancs » et de préférence les petits blonds, même si elles ne se gênaient pas pour frapper les lycéens de couleur qui s’interposaient, traités de « suceurs de Blancs » pour l’occasion.

À défaut de nous plaire, ce constat ne devrait pas nous surprendre. Pourquoi les Juifs, les Arabes ou les Noirs, qui subissent l’explosion du racisme, comme viennent de le confirmer les travaux de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, ne deviendraient-ils pas, pour certains, racistes à leur tour à l’encontre de ces « petits Blancs » érigés en victimes expiatoires de leur exclusion sociale ?

L’histoire nous démontre que la pulsion raciste, l’exclusion de l’autre, et son contraire, le dépassement de l’altérité par l’affirmation d’une société commune, n’ont cessé de se livrer une lutte sans merci en tous lieux et depuis l’aube de l’humanité. La bête immonde sommeille en chacun et l’éclatement communautariste qui accompagne la barbarie libérale lui prépare encore de beaux jours.

Voir et penser ce racisme à l’envers est nécessaire pour comprendre le degré de fracture au sein de la jeunesse. Il ne s’agit en aucun cas de stigmatiser l’ensemble des jeunes issus de l’immigration, qui dans leur immense majorité ne le partagent pas. C’est pourquoi nous dénonçons l’appel lancé il y a quelques jours contre le « racisme et les ratonnades anti Blancs », qui surfe sur le traumatisme du 8 mars pour collecter des signatures auprès des lycéens.

Comme le racisme est protéiforme, l’antiracisme est indivisible. Contre les démagogues communautaristes qui cherchent à mettre en concurrence la mémoire des crimes coloniaux et des génocides, et qui tentent d’instrumentaliser les souffrances du présent pour nous diviser, notre seule force est la réaffirmation, ici et maintenant, d’une communauté humaine possible.

Nous avons appris dans notre jeunesse que la notion de race n’avait pas de fondement scientifique et nous avons éduqué nos enfants pour en faire des citoyens du monde. Ni blancs, ni blacks, ni beurs, notre identité n’est pas seulement faite de nos origines, mais de ce que nous faisons de nos vies. Encore faudrait-il que ce monde accueille des citoyens libres et égaux. Pour l’heure, nous en sommes à la résistance, et, comme le disait Jean-Luc Godard dans son Eloge de l’amour, « il n’y a pas de résistance sans mémoire et sans universalisme ».

Brigitte Larguèze, Frédéric Goldbronn et José Reynes

Le Monde date du mercredi 28 novembre 2007 comporte en première page un excellent article de Mustapha Kessous et Ariane Chemin sur la seconde nuit d’émeute à Villiers-Le– Bel. Extrait

Dès qu’un policier est touché, les garçons fêtent ça, les bras levés au ciel. Même cri de victoire quand ils reculent. Ils se hissent sur les toits des voitures, ils se prennent en photo avec les téléphones portables. « Attraper un flic », un « keuf », un « porc » : pendant trois heures, une poignée de meneurs répètent ces mots d’ordre : « Restons groupés ! », « Solidaires, les gars ! ». Et les émeutiers, disciplinés, suivent les consignes.

Les « petits » – certains n’ont même pas 10 ans – jouent les éclaireurs. Ils débusquent les policiers et jettent des cocktails Molotov ; les plus grands veillent à ce que la voie soit libre. Pour enflammer voitures et magasins, ils se ravitaillent aux réservoirs de trois voitures du « 95 », où sont remplis les jerricans puis les bouteilles de verre. Un gaillard en survêtement noir, talkie-walkie branché sur une fréquence de la police, guide l’équipe….

… »Anelka ! ». Ils se donnent des surnoms de footballeurs, d’animaux (« chameau ») ou de héros de télé (« Frelon », alias Bruce Lee). Ils cachent aussi leurs visages. Echarpes haut sur le nez, capuches, et même, pour certains, tenues de CRS, avec matraque et bouclier. Un ami, caméra numérique montée sur pied, filme chaque pavé lancé, dans chaque voiture brûlée. Quand certains s’y croient et s’attardent trop devant l’objectif, les meneurs sermonnent : « Oh les gars, c’est pas du cinéma, c’est la guerre ! »

« Allez les frères! », encourage-t-on sur le trottoir, où les anciens, médusés de tant de violence, sont descendus regarder le spectacle, tandis que d’autres tentent de sauver leur voiture. Certaines femmes jettent de l’eau du balcon de leur HLM pour soulager les yeux rougis de leurs « fils ». Quand la police charge, certains étages n’hésitent pas à la « caillasser ».

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2 Responses to “Lumpenproletariat, sous prolétariat.”


  1. 1 meh 28 novembre 2007 à 3:42

    Je suis d’accord avec les grandes lignes de cet article à une exception près : s’il faut effectivement militer pour une « communauté humaine » ou, mieux encore vivre, dans son quotidien, cette communauté, il est tout aussi indispensable que chacune de ses composantes y ait sa place , y compris dans l’histoire. Il est donc vital de faire un travail d’histoire sur la colonisation, mais aussi sur les résurgences de certains préjugés héritées de la colonisation et de décennies de propagande coloniale (cf l’ouvrage très polémiqué mais très intéressant « la fracture coloniale » sous la direction de P. Blanchard ). Ce travail ne revient pas à « entretenir une concurrence des mémoires » mais au contraire participe d’une -re-connaissance plus complète et moins pointilliste de l’histoire. C’est d’ailleurs une orientation historiographique parfaitement acceptée dans le monde anglo-saxon – les post-colonial studies-, alors pourquoi la refuser en France ???
    Pour le reste, évidemment, brûler des bibliothèques ne peut qu’être l’expression de cette « bête immonde » qui sommeille en chacun de nous. Cet acte est hautement condamnable et ne peut qu’alimenter les haines au sein de notre « communauté humaine ».Réfléchissons donc à des solutions pour amener un certain nombre de jeunes vers ces bibliothèques, non pour y brûler des livres mais pour les lire …. Si davantage d’ouvrages leur racontaient le passé de leur pays, la France, y compris dans ses violences vis-à-vis de celui de leurs ancêtres, alors peut être retrouveraient-ils le goût de lire et, par là même celui des autres, indissociables….
    C.Mehdaoui

  2. 2 Cbhg 2 décembre 2007 à 9:55

    Je m’abriterai derrière une citation pour répondre, elle est de Frantz Fanon, combattant anticolonialiste et psychiatre. Antillais de naissance, il adhéra au FLN par solidarité avec le peuple algérien qui lutait pour son indépendance :
    « Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la tour substantialisée du Passé [….] Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre, je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint Domingue. […] En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle. En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue. Je ne me fais l’homme d’aucun passé. Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir […] N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVII° siècle ? […] Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître. Je n’ai ni le droit, ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiques. […] Vais-je demander à l’homme blanc aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVII° siècle ? […] Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères« .
    Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le seuil.
    On peut également s’étonner de cette volonté constante de « rabattre » l’ensemble des populations issues de l’immigration sur quelques milliers d’individus inconscients qui commettent l’inacceptable. Ce n’est pas un cours d’histoire coloniale dont ils ont besoin mais d’un rappel complet de ce que sont l’humanité, la responsabilité et les règles de base de la vie en société et c’est faire injure à tous ceux qui, issus de populations autrefois colonisées travaillent et se débattent avec les difficultés de la vie quotidienne, que de les assimiler à ces individus abjects et méprisables…
    Ceux qui par coquetterie intellectuelle cultivent ces vieilles haines recuites ouvrent la voie à une séparation croissante des populations, à un apartheid de fait, qui deviendrait alors la seule issue aux yeux de beaucoup.
    On notera d’ailleurs que la vigueur de ce type de discours décroit en proportion de l’éloignement aux centres-villes où cet apartheid social est déjà la règle…


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