La description de l'évolution d'une vallée vosgienne des années 60 à nos jours:

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Des vaches aux vaches. Postface au livre de Benoît Duteurtre publié en 2000

En 1960, cette haute vallée des Vosges conservait son aspect du XIX° siècle. Des gravures anciennes montraient les mêmes prairies parsemées de fermes, sur les flancs évasés de la montagne. Au creux de la vallée glissait une rivière sinueuse, surplombée par l’étroite route départementale. Des tournants ralentissaient la circulation très rare. Les paysans levaient encore la tête au passage d’un « Parisien » en décapotable, explorant la contrée carte routière en main. Seuls passages réguliers : la voiture jaune du facteur semblait refaire, chaque matin, le compte des maisons, jusqu’au fond des sentiers les plus reculés ; et l’autocar revenait impassiblement les jours de marché, piloté par un employé en blouse grise.

De part et d’autre de la route, les champs s’étalaient en pente douce, épousaient le relief, franchissaient les cours d’eau, grimpaient en pente douce vers la lisière des forêts. Chaque été, les fermiers ramassaient le foin à l’aide d’un motoculteur à deux roues. L’homme poussait lentement cette machine à essence, moins fatigante que la faux mais tout de même pénible sur les terrains escarpés. Cette coupe régulière de l’herbe favorisait, au printemps comme à l’automne, l’apparition de fleurs et de plantes odorantes. Le bruit de l’eau tintait partout dans ces prairies ; elle jaillissait de la montagne, s’écoulait dans des rigoles régulièrement entretenues où les truites venaient frayer à l’écart des torrents (car la croissance des alevins nécessite de petits cours d’eau calmes abrités des courants trop forts).

Le long de la vallée se dressaient une quinzaine de grandes fermes dominant chacune leur pente, leurs prés, leurs ruisseaux. Elles suivaient un modèle unique. Au rez-de-chaussée, l’étable (dite parfois « l’écurie ») était occupée par une dizaine de vaches, les autres pièces étant réservées aux humains et aux chats. Un fourneau à bois chauffait jour et nuit dans la cuisine. A l’étage, l’immense volume délimité par les deux pans du toit abritait quelques chambres mais surtout le grenier à foin. La construction des fermes utilisait les matériaux naturels de la région des blocs de grès vosgien encadraient les fenêtres ; des bardeaux en lamelles de sapin protégeaient les façades exposées aux intempéries. Ainsi, la maison semblait sortir de terre. Elle donnait une forme habitable aux matières de la montagne, comme une sorte de terrier pour les humains.

Vers mille mètres, les prairies s’interrom­paient en bordure de la forêt. Une ligne nette et bien fauchée, bordée d’un sentier et d’un mur de pierres marquait la limite entre les deux mondes. Au delà commençait le royaume sombre des sapins, la grande nuit de la montagne qui courait jusqu’aux crêtes, se perdant le long des ravins et des cascades. Au pied des arbres de quarante mètres crois­sait la végétation de l’ombre : broussaille, lichen, champignons et toutes les créatures imaginaires qui s’y cachent. Seuls passages protégés, les chemins de forêt semblaient creusés par des siècles d’érosion humaine. En pleine montagne, de véritables chaussées avançaient sous les arbres. Les ouvriers d’au­trefois avaient taillé le sol, disposé les roches ramassées dans la forêt, progressant à raison de quelques mètres par jour. Puis l’action du vent, de la neige, de la végétation avait à son tour transformé le travail humain, pour en faire un plissement naturel, fondu dans la croûte montagnarde et forestière.

Posés dans des sillons en travers des sen­tiers, des « bois d’eau » vermoulus canali­saient le ruissellement des pluies ; des arches de grosses pierres moussues soutenaient les ponts qui franchissaient les torrents. Rien n’était exactement naturel ni exactement humain. Mais tout ce paysage témoignait d’un échange très lent entre les éléments et les habitants. Dans la vallée, la force des rivières, des pentes, du ciel et de la terre s’ac­cordait à l’usage des villageois – tandis que les zones sauvages de la montagne restaient un monde légendaire de chaos, de peur et de merveilleux.

Je suis allé au Canada, dans la forêt vierge de conifères, parmi ces myriades de lacs, ces montagnes rondes étendues à l’infini, telles des Vosges primitives, bien avant les premiers défrichages. Pourtant, ces étendues sans che­mins, sans hameaux, cette infinie monotonie des bois et des lacs (où les bulldozers ont hâtivement creusé des routes pour planter des maisons) m’apparaissaient vides et indif­férentes. Rien ne me parlait dans cette immensité sans repères, qui soulignait plutôt le désaccord entre le paysage et l’existence humaine. Dans le paysage lentement façonné d’une montagne d’Europe, les sentiers de l’histoire se mêlent à ceux de la nature : ils conduisent vers des cascades, vers des berge­ries de pierres sèches : ils s’interrompent dans des clairières et des carrefours où l’on entend les cloches des vaches sous le dessin étoilé du ciel.

Les habitants de la vallée semblaient tenir autant de l’écorce d’arbre que de l’espèce humaine. Ils avaient fini par ressembler à ce paysage – même quand leur famille n’était arrivée que depuis quelques générations, à pied d’Alsace ou de Lorraine. Une fermière de mon enfance portait de longues nattes tressées, semblables à la coiffure des Gaulois. Une autre avait une petite moustache noire et marchait en trottinant, suivie par un chien minuscule qui ressemblait, lui aussi, à une moustache noire à quatre pattes. Assis près de la cuisinière à bois, d’autres membres des familles avaient les visages déformés par des goitres, des becs-de-lièvre, des bouches éden­tées, comme autant d’excroissances bizarres. Des chats bondissaient d’un fauteuil élimé au buffet ; l’horloge faisait « tic-tac » ; de longs rubans collants pendaient aux plafonds et se recouvraient peu à peu de mouches qui s’en­gluaient, se débattaient, étouffaient lente­ment. Près de l’étable, la source s’écoulait jour et nuit dans un bac ; on entendait le souffle des vaches. Des lapins agitaient leurs oreilles à l’ombre des clapiers. Des outils en bois reposaient contre les murs. Les sabots étaient recouverts d’une matière terreuse, animale et végétale.

Décimée par un siècle de révolution indus­trielle, la population paysanne comportait encore quelques couples vieillissants, quelques veuves fermières et une poignée de célibataires. Ils assuraient, tant bien que mal, l’entretien des prés et l’élevage des animaux. Chaque ferme produisait du lait, du fromage, de la viande, des neufs, des carottes, des pommes de terre, des salades, du persil, des petits pois. Le nouveau monde glissait parfois son oeil dans ces antres. Il s’insinuait par le biais des journaux ou de la radio, faisait du charme, parlait de vitesse, de confort, d’efficacité. Il mêlait son archaïsme moderne au vieil archaïsme dominé par la méfiance, le patois, la superstition. La plupart des jeunes avaient déjà quitté la campagne pour s’installer dans des cités d’usines. Mais ils remontaient l’été au village, au moment des foins.

Il m’arrivait, pendant les vacances, de rejoindre les paysans dans les prés où des familles entières, munies de râteaux en bois, retournaient l’herbe fraîche qu’on enfermait ensuite dans des sacs en toile de jute. Les dents d’un râteau saisissaient parfois une grenouille ; autour de nous volaient des libellules et des papillons. Le soir, de retour à la ferme, on vidait les sacs dans le grenier à foin. À l’ombre du toit, les poutres plongeaient dans cette mer d’herbe sèche encore verte et nous plongions à notre tour dans cette écume odorante qui amortissait les

chutes. Puis on se redressait pour s’enfoncer plus profond dans cette prairie épaisse et moelleuse recouverte de tuiles, parmi ces arbres taillés en forme de charpente auxquels s’agrippaient des toiles d’araignée.

La première intrusion du tourisme moderne date de l’année 1970. C’était un petit chalet pointu, tout en bois, hâtivement construit au milieu d’un versant sur un bout de terrain sans charme. Jamais on n’avait vu le moindre « chalet » dans cette montagne (ce modèle venait, je crois, de Scandinavie). On ne parlait pas encore de « touristes » mais plutôt de « vacanciers » : quelques habitués qui venaient passer l’été dans des maisons de campagne aménagées ; des familles du Nord ou des parisiens comme ce vieux galeriste, ami de Picasso, habitué de l’auberge du village. Au petit matin, comme tout le monde, il descendait son seau hygiénique à la rivière. Il avait accueilli chez lui – à Saint-Germain-des-Prés – quelques jeunes villageois qui voulaient découvrir le monde. Mais on bougeait peu. Les distances étaient grandes, les transformations lentes.

Soudain, le mouvement s’est emballé. En 1971, un promoteur immobilier décidait de construire un lotissement de trente chalets sur le pan ensoleillé de la vallée. Poussant comme des champignons, au bord de la forêt, ces tirelires suisses allaient transformer la prairie en chantier et, surtout, faire souffler dans les fermes un vent de folie immobilière. Les terrains agricoles valaient soudain dix ou vingt fois leur prix. Les paysans commencèrent par céder de petits bouts de mauvais prés, puis des surfaces plus importantes de terrains agricoles. Ils vieillissaient, leur cheptel diminuait. Leurs rejetons qui n’éprouvaient guère d’attachement pour cette terre ingrate les poussaient à disperser rapidement leurs propriétés, sous forme de petits lots constructibles. Au cours des années suivantes, tandis que les vieux s’éteignaient frappés par cette épidémie qui signe la fin d’une génération – la prairie commença à disparaître sous le quadrillage touristique de haies et de clôtures. Longtemps demeurée à l’écart du monde moderne, la contrée entrait à toute vitesse dans un mouvement de transformation continue. Il faudrait encore quelques années pour détruire le paysage façonné par plusieurs siècles.

Derrière les paysans et les promoteurs, des esprits généreux encourageaient cette ébauche de développement local. Pour des raisons d’hygiène, la bourgeoisie progressiste

avait déjà applaudi à la naissance des cités de banlieue, comme un triomphe de l’appartement avec salle de bains, substitué aux bidonvilles et aux constructions insalubres. À l’évidence, le vieux mode de vie paysan avait lui aussi quelque chose de misérable. Et l’on voyait une forme de progrès dans la soudaine touristification d’un coin de campagne à l’abandon.

Depuis ma naissance, je passais chaque été dans cette vallée, où mon grand-oncle habitait un moulin au bord de l’eau. En 1956, il avait quitté Paris avec sa jeune femme pour s’installer dans cette maison. Face au déclin de l’agriculture de montagne, il usait de ses relations pour favoriser l’essor de la vallée. Sans intérêt financier (il n’avait aucun sens des affaires), il voulait aider les autochtones à s’organiser. Ayant grandi lui-même au début du siècle dans un village des Vosges, il savait combien la vie paysanne est éloignée de l’idylle bucolique. Fasciné par les progrès techniques, il en voyait à peine les effets destructeurs et observait avec sympathie le passage des premières voitures sur la départementale. Il aida les villageois à obtenir autorisations et crédits pour la construction d’un téléski. Il voulait attirer de nouveaux venus dans la contrée, comme s’il contribuait à une action édifiante – au moment où l’implacable machine entamait son processus lié, ici comme ailleurs, aux seules exigences du rendement, de la circula­tion et de la rationalisation.

En quelques années, l’offensive des entre­prises et des pouvoirs publics allait inciter les derniers paysans de montagne à abandonner définitivement leurs activités, incompatibles avec les nouvelles normes industrielles. Les terrains accidentés se prêtaient mal à l’utili­sation des machines. La petite production lai­tière ne convenait guère aux laiteries qui pré­fèrent s’approvisionner dans les élevages géants, où l’on teste de nouveaux aliments pour le bétail. Le ramassage du lait n’étant plus assuré, on vit bientôt disparaître les bidons de zinc posés au bord des routes. Les « quotas laitiers », « primes à l’abattage » et autres incitations négatives – liées à la sur­production chronique de l’agriculture moderne – allaient éradiquer définitivement les anciennes exploitations et leur mode de vie suranné. Seules les « fermes auberges » conservent aujourd’hui quelques troupeaux qui pâturent sur les crêtes, financés par le tourisme, la vente de produits locaux et la restauration du randonneur.

Principale ressource de la région, l’exploi­tation du bois entretenait encore, vers 1970, toute une gamme de métiers et d’activités garde-forestiers chargés de sélectionner les arbres, bûcherons, débardeurs aidés par des chevaux pour enlever les troncs des recoins difficilement accessibles, sagards qui débi­taient le bois dans la petite scierie de la val­lée… Au cours des années suivantes, la concurrence internationale imposa son modèle, bouleversant le rythme des travaux forestiers. Moins nombreux, les gardes se déplacent aujourd’hui en 4×4 sur des domaines immenses. Les bûcherons assurent un rendement toujours plus élevé : au lieu de sélectionner les arbres à abattre, on rase des hectares entiers, en abandonnant sur place les branchages et autres déchets qui se recouvrent d’infranchissables broussailles. Les débardeurs utilisent d’énormes tracteurs qui s’enfoncent partout et creusent leurs che­mins, aussitôt abandonnés à la boue et aux ronces. Les petites scieries ont disparu, au profit des grandes scieries de la ville voisine.

Lorsqu’un vieux pont de pierres s’effondre sous le passage d’un camion de cinquante tonnes (dix tonnes en 1970), on pose dans la rivière une buse en béton qui accentue le charme industriel de la forêt. Lorsqu’un pan de chemin s’effondre sous une pluie d’orage, on ne scelle plus les pierres mais on convoque un camion de gravier et un bulldozer qui consolident le chemin – avant la prochaine pluie où il faudra recommencer. On ne répare plus mais on remplace. On refait chaque année ce qu’on faisait tous les vingt ans. Ainsi, la forêt méticuleusement entretenue s’est-elle transformée en chantier. Les ruisseaux et les sentiers disparaissent sous les ornières. Dans cet espace de rendement en mutation perpétuelle (un monde semi-sauvage, plus proche de la grande forêt canadienne que de la vieille montagne d’Europe) s’affaire la nouvelle société primitive, munie de ses engins mécaniques.

Les promeneurs sont l’une des tribus de cette forêt nouvelle. Ils se confrontent à d’autres tribus : l’exploitant, (qui ne comprend rien d’autre que ses intérêts économiques), l’écologiste (qui voudrait protéger les espèces, en interdisant toute pénétration humaine à l’intérieur de zones-nature-protégées) et le chasseur (qui s’accommode de la disparition des sentiers, car les marcheurs dérangent son activité). À quoi bon flâner, d’ailleurs, quand notre époque offre au touriste tellement d’activités dans des zones réservées : excursions en voiture, vol en parapente, promenade en train touristique, descente de la montagne en bobsleigh, et pour les plus courageux, traversée de la vallée suspendu à un câble géant.

J’ignore si tout cela est mieux ou moins bien. Mais j’observe qu’un mouvement précis et continuel – toujours le même – fait glisser, depuis trente ans, une époque vers une autre, un paysage vers un autre, une pensée vers une autre, un monde vers un autre. Entre la vieille campagne de mon enfance et la jeune commune moderne d’aujourd’hui, le changement est aussi considérable qu’entre une civilisation et la suivante. Nous étions à la fin d’un temps, comme nous sommes au début d’autre chose. Un présent plus efficace, plus rapide, plus confortable et souvent plus laid. Car les éléments de la vie et du décor n’y sont plus imbriqués par un rodage lent et complexe, mais jetés les uns contre les autres, dans une juxtaposition souvent dissonante.

La route glisse dans la forêt. Lorsqu’on débouche dans la vallée, les deux pans de montagne apparaissent, aujourd’hui, recouverts d’une infinité de propriétés jetées au hasard. Chalets suisses familiaux, chalets individuels en kit, pavillons de banlieue, villas provençales, chaumières normandes, fausses fermes en parpaings, vraies maisons de lotissements choisies sur le catalogue de l’année. Chaque demeure est entourée d’une haie, de clôtures, de barrières. On y accède par un chemin goudronné qui traverse les anciens prés pour aboutir directement au garage. Accrochée au balcon, une grande vasque blanche dirigée vers le ciel permet de recueillir les images des satellites.

Le terme de « prairie » ne convient plus exactement à ces terrains en friche où pousse un mélange jaunasse d’herbes et de joncs -parfois nettoyé par les troupeaux de moutons de l’école départementale d’agriculture. Les arbres ont repoussé, bouchant les perspec­tives, effaçant le contraste entre la vallée et la forêt. L’eau qui s’écoulait dans les rigoles glis­se au hasard, creusant et rongeant une gran­de partie des terrains. Une seule ferme, sur la hauteur, est toujours entourée de prés bien fauchés. Employés à la ville voisine, les fils de la famille ont tenu à conserver deux vaches. À cet endroit, l’herbe verte se couvre tou­jours de fleurs et de plantes parfumées. Ailleurs, la campagne s’apparente plutôt au terrain vague.

A l’entrée du village, les deux étangs où je venais, enfant, regarder les truites et les gre­nouilles ont d’abord été rebouchés ; par décision de la municipalité qui ne voyait pas l’utilité d’entretenir ces réserves d’eau qui alimentaient l’ancienne scierie. Plus tard, une nouvelle équipe municipale a entrepris de les déboucher, afin de restituer le charme bucolique de l’endroit. On observe toutefois que le nombre de grenouilles (écrasées par les voitures toujours plus nombreuses), de papillons et de libellules décimés par les désherbants et les insecticides a considéra­blement diminué. Les truites sauvages se font également rares, depuis que les rigoles sont rebouchées et que les contrastes climatiques rendent plus violents les excès des torrents. Mais l’ingéniosité humaine a d’autres res­sources : au bord du plus grand étang, une bicoque en matériaux préfabriqués accueille désormais les touristes désireux de pêcher les truites d’élevage, nourrie pendant plusieurs mois de farine de poisson, puis jetées dans cette étendue aquatique.

La scierie est transformée en magasin de souvenirs. On y trouve des objets sympa en sapin et l’on peut admirer encore le « haut fer » qui débitait – il n’y a pas si longtemps -des troncs entiers. Chaleureux et avisé, le propriétaire organise des visites à la ferme, durant lesquelles petits et grands peuvent découvrir l’authentique vie rurale des hautes Vosges. Chaque après-midi d’été, une caravane de voitures modernes grimpe à la queue leu-leu vers la dernière exploitation agricole de la contrée. Arrivés devant la mai­son, les cadres commerciaux, instituteurs, infirmières, professions libérales, ouvrent la portière pour respirer l’air pur et suivent leur guide vers l’écurie où les attend un paysan coiffé d’une casquette. La ferme ne maintient un semblant d’activité que pour ces visites guidées, payées par l’organisateur au fermier, qui exhibe sa dernière vache comme une bête de cirque.

On peut également assister au travail du débardeur. Prévenu par l’organisateur, celui-ci s’enfonce dans les bois en début d’après-midi avec ses deux gros percherons. À l’heure prévue, la colonie touristique vient le surprendre -comme par hasard – dans ce travail ancestral. Intimidés et silencieux, les citadins épient à travers les fourrés. L’homme pousse des cris barbares pour diriger ses chevaux qui tirent les arbres sur le sol en direction de la scierie. A la fin, les touristes vont questionner l’authentique forestier qui leur répond en patois. Chacun rentre chez soi et le débardeur touche sa commission. Les troncs restent par terre jusqu’à la prochaine représentation. Le soir, parfois, lorsque le débardeur rentre par la route avec ses énormes chevaux, cela rappelle un instant la campagne d’autrefois. Mais la densité de la circulation automobile dément rapidement cette impression.

Un guide de la ville voisine publie l’ensemble des activités proposées aux estivants du monde entier, pressés de découvrir les paysages et les coutumes du pays. « Avenir, culture et détente » sont les trois emblèmes de cette région, déclinés à travers plusieurs rubriques : atouts modernité (« un centre de remise en forme doté des équipements les plus sophistiqués : vibrosauna, structure massante et vibrante ») ; atouts nature (« une perle sertie de lacs et de forêts profondes où le promeneur est roi ») ; atouts culture (« au bout d’un chemin, vous rencontrerez l’ébéniste ou le sculpteur, le sabotier, le potier, le tisserand, la brodeuse »). Les sabots ont perdu leur usage premier depuis que les fermiers ont disparu ; mais le sabotier a trouvé un usage dérivé, en recyclant son métier en animation. Ce goût des activités périmées et d’un patrimoine plus ou moins fictif figure également dans la brochure du parc naturel régional qui égrène – pour les mois d’août à octobre – une liste de 140 tes traditionnelles données dans la région. Inventées depuis trente ans par les offices de tourisme, ces « traditions » célèbrent avec ferveur tout ce qui n’existe plus : fête de l’âne, fête de l’attelage, fête du coq des foins, marché des épouvantails ; ou si vous préférez: fête de l’eau, fête de la tarte aux prunes, fête du tissu d’automne…

La route a été plusieurs fois élargie, afin de favoriser la circulation, particulièrement dense le week-end. Les familles d’autochtones possèdent deux ou trois voitures et passent leur temps à se déplacer très rapidement d’une maison à l’autre. Vroum. Vroum. Ils démarrent, descendent à l’Intermarché de la ville voisine pour acheter un pack de coca. Ils remontent vite. Redémarrent. Vroum. Vroum. Vont dire quelque chose à quelqu’un au village, remontent à la ferme. Redémarrent. Vont chercher les enfants à l’école, redescendent chercher du pain à la ville (une majorité de villageois trouve d’ailleurs normal de faire ses courses au supermarché ; avant sa fermeture, l’épicerie locale ne servait plus qu’aux écolos attardés). Ce mouvement continuel a nécessité la transformation de la départementale en piste rapide. À force de goudronner, d’élargir, de refaire la chaussée, les services de l’équipement ont gommé la sinuosité de la route pour en faire une ligne droite. Les 4×4 des habitants filent comme des fusées, sur cette voie arpentée vingt fois par jour. On y voit passer d’étranges insectes, femmes de quarante ans, cigarettes au bec, qui foncent nerveusement d’un point à l’autre pour passer le temps.

Au bord de la route, de grands containers en plastique sale orange, vert et bleu, accueillent les débris de verre, de plastique et les ordures de toute sorte. Au début, la municipalité justifiait ces implantations par la lutte contre le cancer. Par la suite, des raisons écologiques ont semblé nécessiter ces amas de débris, plantés tout le long de la vallée. Désormais, la commune se contente d’invoquer un raisonnement économique. Les entreprises d’ordures profitent de la récupération de certains matériaux et financent elles-mêmes le ramassage, avec le concours de tous. Autrefois, la commune enlevait les poubelles chez tous les habitants. Aujourd’hui, chacun porte lui-même son sac à la décharge, après avoir trié lui-même ses déchets afin d’assurer la prospérité d’une entreprise privée et une économie à la municipalité qui peut investir dans des projets plus ambitieux. Par exemple la construction de parkings.

Ils en ont édifié un, à la place du jardin de l’ancien presbytère. Un parking bordé d’arbres et presque joli, quoique d’une beauté un peu morte, en raison du bitume, des bornes, des lignes blanches, des plates-bandes, de toute cette organisation proprette. Les néo-campagnards aiment ce qui est net. Ils étalent du goudron partout; dans chaque bout de sentier et même au milieu du cimetière où l’on marchait autrefois sur les graviers. Pour eux, le monde moderne sera plus fonctionnel, chaque village devenant une mini-ville de science-fiction, plantée dans son décor naturel où chaque antenne doit trouver sa maison, chaque voiture son parking…

Et puis (c’est du moins la conclusion de l’étude du cabinet-conseil, sollicité par la mairie) le parking permet d’attirer le touriste. D’après les spécialistes, cette catégorie sociale se déplace en voiture et s’arrête là où lui est offerte une aire de stationnement. Stimulé par les crédits de la direction de l’équipement, le conseil municipal a voté l’édification de terre-pleins goudronnés aux différentes extrémités du village : signature d’une commune accueillante où l’ homo automobilus est invité à faire halte. Il est également question d’implanter le bison dans la vallée, pour offrir un attrait touristique supplémentaire.

À côté du parking du presbytère, là où poussaient autrefois le pommier et le cerisier, un jardin minuscule est sorti de terre, fabriqué en une journée par un jardinier moderne. Il est arrivé un matin avec son camion. Habillé dans une combinaison de cosmonaute, il a sorti de sa benne plusieurs machines à moteur bruyantes qui ont retourné la terre, soufflé les feuilles, aspiré les déchets, creusé des trous, tassé la terre, injecté des produits dans le sol. On aurait dit une petite usine, déployant pendant quelques heures une activité très intense et bruyante, après quoi le terrain vague était transformé en jardinet. Un jardin spontané, où rien n’avait été arrosé, soigné, taillé ; où tout avait vu le jour en quelques heures, par des techniques nouvelles. Mon admiration pour le fonctionnement de l’usine du jardinier moderne se mêlait cependant d’inquiétude pour sa vie de nouveau jardinier, consistant à se déplacer d’un endroit à l’autre avec son camion, ses machines, à faire fonctionner cet appareillage – un casque sur les oreilles pour protéger ses tympans -, à agir le plus vite possible pour faire en un jour ce qu’on faisait jadis en un an.

Après le temps de la cueillette et la civilisation des campagnes, l’histoire moderne s’est inventée dans les villes. De l’an 1000 à l’an 2000, tous les progrès de l’esprit et de la civilisation ont jailli au coeur des cités, dans ces carrefours propices à l’émancipation de l’esprit humain, à l’abolition des vieilles croyances et à l’invention.

Au milieu du XX° siècle, les grandes villes ont été frappées par une maladie brutale et, dans le même temps, les campagnes ont achevé de mourir, touchées par le même symptôme. On a vu grandir partout – entre ville et campagne – un nouveau monde plus conforme au mouvement économique exponentiel, devenu la seule folie de l’humanité. La soumission de plus en plus totale au système de production a exigé l’extension d’immenses banlieues regroupées selon leurs activités centres commerciaux, aires de travail, quartiers résidentiels. Une fonctionnalité rapide s’est substituée à toute forme d’architecture cités, lotissements, halls en matériaux préfabriqués aménagés en espaces de bureaux, de stockage ou de vente, entourés de parkings et juchés d’enseignes lumineuses. D’Amérique en Europe, le même paysage s’est étendu le long des autoroutes et aux abords des villes, d’où émerge parfois un quartier ancien transformé en centre historique. La civilisation des banlieues – plaquée sur l’ancienne carte comme la barbarie sur le monde romain – a favorisé l’apparition de nouveaux archaïsmes : sectes, groupes ethniques, tribus, toutes distinctions que la ville avait heureusement abolies.

Tandis que les agglomérations s’étendaient, les anciennes campagnes adoptaient le style bon marché du monde banlieuisé. Glissant rapidement d’une superstition à l’autre, elles s’attachaient aux signes les plus sommaires de la modernité : nécessités supérieures de la circulation des véhicules, câblage de la population, consommation de produits industriels, oppositions tribales (touristes, écolos, autochtones…), transformation de toute surface en chantier d’intérêt, développement de puissants moyens techniques exigeant un travail hâtif et grossier; collaboration des vieux tabous et des nouveaux fétichismes.

Dans la vallée, chaque samedi après-midi, un bataillon de débroussailleuses entonne son chœur grésillant. La montagne garde un bel aspect, mais il ne subsiste pas grand chose du contraste profond des villes et des campagnes qui enchantait mon enfance. Les comportements et les ustensiles sont les mêmes. Pourtant c’est dans ce monde là que je vis et il faut bien que je le préfère, que j’établisse la liste de toutes les beautés qui subsistent. Il m’arrive chaque jour, au détour d’un chemin, de sentir la fraîcheur odorante de la montagne. J’aime ces lumières sur les forêts, ce tintement de l’eau sur les pierres. Au coucher du soleil, je contemple toujours le dessin de la vallée – quoique l’abondance de luminaires ait fait disparaître la nuit de cette contrée ; ce relief sombre des montagnes qui me fascinait quand j’étais petit. Pour retrouver la nuit, il faut que je me retire un peu plus loin.

Les vaches des fermes ont disparu, mais d’autres vaches ont fait leur apparition. Elles arrivent par camion au début de la belle saison. Engraissés dans les grandes exploitations des plaines, les troupeaux de boucherie sont dispersés dans les pâturages où il doivent acquérir leur label de bovins « élevés au grand air ». Jusqu’à l’automne, ils déambulent, leur numéro de matricule à l’oreille. Selon certains spécialistes, ces vaches nouvelles seraient plus sauvages, voire plus hostiles à l’égard des humains. Les éleveurs approchent leurs bêtes avec crainte et préfèrent les gérer à distance, en attendant la livraison de l’ensemble du troupeau à la boucherie. À ce qu’il me semble, elles n’ont pas tellement changé. Leur regard est seulement un peu plus vif que celui des vaches d’autrefois, trop lentes, trop paysannes. Ce sont des vaches contemporaines, à la fois plus frustes et plus perturbées par leurs conditions d’élevage. Un peu comme les enfants d’aujourd’hui (ceux de la ville, ceux du village aussi) plus rapides, plus vifs, plus branchés que les petits paysans d’autrefois. Un peu comme nous tous, un peu plus rapides, un peu plus libres, un peu plus branchés, un peu plus efficaces que nos ancêtres – mais aussi beaucoup plus nerveux.

C’est dans ce monde là qu’il nous reste à tapoter sur nos ordinateurs ; à respirer un instant sur la terrasse en regardant les arbres dans le ciel rose du soir, en écoutant les cascades qui nous inspirent encore et le meuglement d’une vache semi-sauvage qui contient des messages plus intéressants que le programme d’assainissement communal. C’est là que je bois un verre avec un groupe de néo-paysans, au bistrot du village où l’on parle de TF1 et de Canal + ; ici que je regarde les autos passer comme des bestioles de basse-cour, les forêts hâtivement replantées comme des bosquets dans cette exploitation plus grande et domestiquée qu’est devenue la terre entière ; mais où, près de la clôture, on aperçoit encore quelques jolis coins de terre et de ciel.

 

Benoit Duteurtre, à propos des vaches, III° partie : des vaches aux vaches, p 182 à 205, Paris, 2000.

le site de l’auteur, Benoit Duteurtre 

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