Saint Simon: orgueil et préjugés (et "vacherie" en prime)

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Mlle de Condé mourut à Paris le 24 octobre d’une longue maladie de poitrine, qui la consuma moins que les chagrins et les tourments qu’elle essuya sans cesse de M. le Prince, dont les caprices continuels étaient le fléau de tous ceux sur qui il les pouvait exercer, et qui rendirent cette princesse inconsolable de ce que deux doigts de taille avaient fait préférer sa cadette pour épouser M. du Maine, et sortir de sous ce cruel joug. Tous les enfants de M. le Prince étaient presque des nains, excepté Mme la princesse de Conti, l’aînée de ses filles, quoique petite. M. le Prince et Mme la Princesse étaient petits, mais d’une petitesse ordinaire; et M. le Prince, le héros, qui était grand, disait plaisamment que si sa race allait toujours ainsi en diminuant elle viendrait à rien. On en attribuait la cause à un nain que Mme la Princesse avait eu longtemps chez elle; et il était vrai que, outre toute la taille et l’encolure, M. le Duc et Mme de Vendôme en avaient tout le visage. Celui de Mlle de Condé était beau, et son âme encore plus belle; beaucoup d’esprit, de sens, de raison, de douceur, et une piété qui la soutenait dans sa plus que très triste vie. Aussi fut-elle vraiment regrettée de tout ce qui la connaissait.

M. le Prince envoya Lussan, chevalier de l’ordre et premier gentilhomme de sa chambre, à ma mère pour la prier de lui faire l’honneur, en qualité de parente (ce furent ses termes), d’accompagner le corps de Mlle de Condé, que Mlle d’Enghien, qui a depuis été Mme de Vendôme, conduirait aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où elle avait choisi sa sépulture. Ma mère qui n’allait guère, et qui, non plus que mon père jusqu’à sa mort, ni moi non plus, n’avait aucune liaison avec l’hôtel de Condé, ne put qu’accepter, et se rendit en mante dans son carrosse à six chevaux à l’hôtel de Condé, chez Mlle d’Enghien. La duchesse de Châtillon, jadis Mlle de Royan, dont j’ai parlé à propos de mon mariage, était l’autre conviée. Comme on sortit, elle prit le devant sur ma mère qui n’avait garde de s’y attendre. Elle crut que c’était une faute d’attention de jeunesse, mais comme ce fut pour monter en carrosse, la duchesse de Châtillon y entra encore la première, et se voulut placer à côté de Mlle d’Enghien. Ma mère, sans monter, témoigna sa surprise à Mlle d’Enghien, et la supplia de lui faire rendre sa place ou de trouver bon qu’elle s’en retournât. Mme de Châtillon répondit qu’elle savait bien qu’elle était de beaucoup son ancienne et qu’elle la devait précéder, mais qu’en cette occasion la parenté devait décider, et qu’elle était plus proche. Ma mère, toujours froidement mais avec un air de hauteur, lui répondit qu’elle pardonnait cet égarement à sa jeunesse et à son ignorance, qu’il était là question de rang et non de proximité, qu’en tout cas elle se trouverait embarrassée d’en prouver plus que celle de mon père. La vérité était qu’elles étaient fort éloignées toutes les deux, si même il y en avait de Mme de Châtillon, dont le mari ne venait point du connétable de Montmorency, et qui était bien éloignée de la grand’mère de M. le Prince, le héros.

Desgranges qui gagnait le carrosse où il allait entrer, averti de cette dispute, accourut et la termina en disant qu’il n’y avait point de difficulté pour l’ancienne duchesse, tellement que Mlle d’Enghien pria Mme de Châtillon de passer sur le devant, et ma mère monta et se mit au derrière. Comme les carrosses se mirent en marche, Desgranges, avec soupçon par ce qui venait d’arriver, mit la tête à la portière et vit le carrosse de Mme de Châtillon qui coupait celui de ma mère. Il cria pour arrêter et descendit pour aller lui-même mettre les carrosses en ordre, et fit précéder celui de ma mère. Depuis cela la duchesse de Châtillon, ni son cocher, n’osèrent plus rien entreprendre, mais elle grommelait tout bas à côté de Mme de Lussan.

Je ne puis comprendre où elle avait pris cette fantaisie, dont après elle fut honteuse, et fit faire des excuses à ma mère sur cette imagination de proximité, que nous sûmes après que M. de Luxembourg lui-même avait trouvée fort ridicule, quoique nous ne nous vissions point encore en ce temps-là, ni de bien des années depuis.

Le lendemain de la cérémonie, M. de Lussan vint remercier ma mère, de la part de M. le Prince, de l’honneur qu’elle lui avait fait, s’informer si elle n’en était point incommodée, et lui témoigner son déplaisir de l’incident si peu convenable qui était arrivé, excusant Mlle d’Enghien sur sa jeunesse, de la part de M. le Prince, et sur son affliction de n’y avoir pas mis ordre à l’instant. Il ajouta les excuses de M. le Prince de n’être pas venu lui-même chez elle, sur ce qu’il avait été obligé d’aller à Fontainebleau pour les visites, et qu’il ne manquerait pas de s’acquitter de ce devoir-là à son retour. Si je m’étends sur tous ces compliments, et si je les ai si correctement retenus, ce n’est pas fatuité, la vanité y serait déplacée. Mais les façons des princes du sang ont tellement changé depuis, que je n’ai pas voulu omettre ce contraste d’un premier prince du sang, qui était plus éloigné qu’aucun de ses devanciers de donner à personne plus qu’il ne devait, et qui plus que pas un d’eux en est demeuré en reste. Pour achever donc ceci, la déclaration du roi d’Espagne fit aller ma mère à Versailles au retour de Fontainebleau, où elle n’allait pas souvent. Elle rencontra M. le Prince, qui dès qu’il l’aperçut traversa tout ce grand salon qui est devant cette petite pièce qui mène à la grande salle des gardes, vint à elle, lui dit qu’il mourait de honte de la rencontrer sans avoir encore été chez elle lui témoigner sa reconnaissance de l’honneur qu’elle lui avait fait, et de là toutes sortes de compliments. Huit ou dix jours après, il la vint voir à Paris, la trouva, et recommença les compliments. Il y demeura une demi-heure, et ne voulut jamais que ma mère passât au delà de quelques pas hors de la porte du lieu où elle l’avait reçu. Il ne faut pas oublier que ce fut un gentilhomme ordinaire du roi qui alla de sa part faire les compliments à l’hôtel de Condé, et que, trois mois auparavant, Souvré, maître de la garde-robe, y avait été les faire, sur la mort d’un enfant au maillot de Mme du Maine…

Saint Simon, Mémoires, Chapitre XXV, 1700.

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