Lecture: Sylvie Brunel, La planète disneylandisée, éditions sciences humaines, 2006.

planète disneylandiséeIl est rare qu’un livre de géographie captive mon attention. J’ai cependant trouvé un réel intérêt à la lecture de celui de Sylvie Brunel, professeur de géographie à l’université de Montpellier. à l’occasion d’un tour du monde en famille, l’auteur s’interroge sur le phénomène touristique: Plus de 800 millions de personnes parcourent chaque aannée le globe à la recherche de dépaysement et d’aventure. Quels sont les effets de ce tourisme de masse? Loin d’en dresser un bilan catastrophique, l’auteur insiste sur les effets positifs du tourisme mais nous invite aussi à prendre conscience du fait que désormais « … le monde est pavé d’une succession d’enclaves conçues comme autant de parcs d’attractions. La planète se disneylandise. Les geysers jaillissent à heures fixes, les îles à cocotiers doivent coller à leur fonction de carte postale, la nature « sauvage » est peuplée d’animaux bienveillants et contrôlés, les villes s’agrémentent de quartiers vitrines, où les rues deviennent des musées à ciel ouvert. »
le style est alerte, l’humour un peu pataud (mais l’auteur est géographe) et l’ensemble se parcourt avec plaisir. de plus ce petit ouvrage fourmille d’exemples concrets qui donneront un peu de chaire à notre triste programme…

Extrait:  » Le tourisme « vert » est ainsi en train de devenir une des grandes ressources de l’Amérique latine. Avec comme chef de file le Costa Rica. Ce petit pays d’Amérique centrale est passé maître dans l’art de vendre aux riches touristes sa biodiversité. Ancienne république bananière devenue un exemple démocratique, le Costa Rica a su saisir le tournant de l’écotourisme bien avant les autres pays. Avec beaucoup de savoir-faire et un art consommé du marketing, il diffuse aujourd’hui au monde entier son image de paradis écologique tropical, où la nature est à la fois préservée et bien¬veillante. Plus du quart du territoire national est occupé par des parcs nationaux, des réserves biologiques et des zones protégées. Résultat : les Américains en ont fait leur cour de récréation favorite. Le tourisme vert rapporte infiniment plus de ressources que les activités traditionnelles d’élevage, de culture du café ou de la banane. La démocratisation du pays et ses efforts pour instaurer un État
providence permettent au visiteur de se livrer avec bonne conscience au nouveau jeu proposé aux écotouristes modernes dans toutes les forêts du monde : jouer les Tarzan.
Grâce à des parcours aériens installés dans les arbres par un ingénieux système de câbles, de poulies et de passerelles, ils peuvent glisser d’arbre en arbre en poussant les cris adéquats. C’est le canopy tour. Pour étudier la forêt amazonienne, le scientifique Francis Hailé avait imaginé le « radeau des cimes », une sorte de plate-forme suspendue à un ballon dirigeable. Le radeau surplombait la forêt dense pour découvrir d’en haut l’incroyable richesse animale et végétale de la canopée. Au Costa Rica, d’ingénieuses entreprises ont su populariser la même attraction en la mettant à la portée du touriste. Ce type de divertissement s’est répandu partout dans le monde sous la dénomination d’« accrobranche », mais l’Amérique du Sud a su saisir la perche de l’écotourisme bien avant les autres continents. Ce n’est pas un hasard si l’une des plus grandes marques de vêtements « nature » s’appelle Patagonia, et si Nicolas Hulot a baptisé son émission Ushuaïa, du nom de la ville argentine située la plus au sud de l’oekoumène – ainsi les géographes désignent-ils la partie de la terre habitée par l’homme.
Au Costa Rica, nous logeons dans un « hôtel écologique », dont la caractéristique est de faire payer très cher aux Robinsons modernes une absence quasi totale de confort. Notre case, plantée sur pilotis en bord de mer, est ouverte à tous vents. Des blattes grandes comme des assiettes la fréquentent. « Oh ! une grenouille ! » s’exclame Elsa la première fois qu’elle voit l’une de ces créatures hypertrophiées traverser nonchalamment la pièce. Inutile d’espérer écraser un monstre pareil. Surmontant ma répugnance instinctive, je m’emploie à la faire glisser dans le seau de plage à l’aide de la pelle du même nom, tandis que, réfugiés à l’autre bout du cabanon depuis qu’ils ont compris leur méprise, les enfants observent de loin mes tentatives hasardeuses. L’éloignement les rend tout guillerets et pour tout dire, assez sarcastiques.
Voilà la blatte retournée dans le seau, gigotant comme une démente en découvrant un incroyable ventre de crus-tacé marin. Tandis qu’elle s’emploie à jaillir du récipient pour faire de l’accrobranche sur mon bras, je sprinte à travers la pièce pour la jeter par la fenêtre (avec le seau). Sympathique souvenir du Costa Rica, nous retrouverons des chapelets d’œufs blancs dans tous nos sacs. Heureusement que la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont passées depuis longtemps : je n’ose imaginer la tête des services sanitaires.
La case est ouverte à tous vents. De vagues voilages sont censés éloigner les moustiques. Quand le souffle marin s’y engouffre à la tombée de la nuit, ils prennent un aspect fantomatique qui ajoute au sentiment d’insécurité ambiant (las de l’aventure, l’homme de la famille a préféré rentrer en France pour reprendre le travail). Les toilettes sont bouchées et la douche, froide bien sûr, capricieuse. Nous y passons
pourtant des heures exceptionnelles : des colonies d’iguanes et de singes vivent à nos portes. Il suffit de parcourir quelques mètres pour se baigner dans la mer, une proximité qui, depuis le tsunami de décembre 2004, nous laisse pourtant perplexes.
Étrangement, un solide grillage nous isole de la plage. Je l’attribue d’abord à des impératifs de sécurité, mais le Costa Rica est un pays réputé sûr pour les touristes, ce qui explique aussi son succès. Nous en comprenons la raison au crépus¬cule : soudain, voilà la plage interdite d’accès par un portail cadenassé. Le grillage n’est pas, comme je le pensais, destiné à protéger le touriste des incursions en provenance de la plage, mais à protéger au contraire la plage du touriste. Dès que la nuit tombe, des gardes en tenue verte verrouillent l’accès au domaine maritime. La raison officielle est admirable : personne ne doit gêner les tortues baulas. La péninsule de Nicoya est l’un des sites mondiaux de ponte nocturne de ces grosses tortues vertes.
En réalité, il s’agit surtout de réserver le spectacle à ceux qui acceptent de s’acquitter d’une dîme exorbitante. Et appa¬remment tout à fait officielle, puisqu’un reçu gouvernemental nous est remis lorsque nous décidons d’acquitter notre écot. Nous voici admis à pénétrer sur la plage pour rejoindre une colonne de touristes, escortée par un guide armé. Avec une certaine férocité, il nous enjoint de ne pas faire le moindre bruit. Nous, les touristes obéissants, nous gardons bien d’enfreindre la consigne. Nous marchons à pas de loup, le cœur battant, dans un silence religieux. Les gardes qui sillonnent la plage, munis de talkies-walkies, n’ont pas cette prévention : ils communiquent largement entre eux. La raison officielle est qu’ils surveillent l’arrivée des tortues, mais comme leurs lampes de poche sont braquées vers le grillage, il semble que leur mobilisation soit surtout dirigée contre d’éventuels resquilleurs.
L’atmosphère est vaguement inquiétante. Nous avons l’impression de nous trouver le long des enclaves de Ceuta et Melilla, ou sur tous ces lieux de la planète où des clan¬destins tentent de pénétrer dans les pays riches. À force de scruter la mer dans la pénombre, ma fille et moi finissons par y déceler une cohorte de crétures marines. Nous sommes en train de devenir complètement paranoïaques. Si le monstre du Loch Ness jaillissait de l’eau, je crois que nous trouve¬rions ça normal.
Soudain, grands mouvements de torches et déchaînement de talkies-walkies : un des gardes a déniché une tortue. Délaissant notre belle ordonnance, nous, les touristes, nous précipitons comme des affamés pour encercler le malheureux reptile. Apparemment indifférente à notre présence, la femelle s’épuise à déposer dans le sable un chapelet d’oeufs blancs. Pour que nous ne rations rien du spectacle (nous avons payé), les gardes braquent leur lampe torche sur la ponte harassante, commentant l’opération en direct d’une voix sonore. Les autres groupes présents sur la plage
(l’attraction semble très courue) aimeraient bien se joindre à nous, mais c’est notre tortue. Ils doivent donc se tenir à distance en attendant la leur.
Les gardes sortent un immense sac-poubelle et y enfournent un à un les œufs au fur et à mesure qu’ils sortent du ventre de la tortue. Lorsqu’ils naissent, nous explique-t-on, les bébés tortues sont décimés dans leur grande majorité avant de réussir à gagner la mer. Les œufs vont donc être soigneusement mis à l’abri jusqu’à leur éclosion. À l’abri aussi des villageois qui les consomment avec délectation et les vendent ; les gardes préfèrent peut-être s’en charger eux-mêmes. Une grande émotion nous saisit, nous les touristes. Nous sommes tous émerveillés, conscients d’assister à un moment unique.
Lorsque la ponte s’achève, on nous ramène à notre hôtel. Gage d’un pourboire plus avantageux, les gardes décident d’escorter le groupe principal, celui qui a évité les hôtels écologiques pour opter pour la version « confort moderne ». Ma fille et moi nous retrouvons seules sur la plage, totalement perdues. Où se trouve donc notre case ?
Nous marchons dans la nuit en suivant le rivage, serrées l’une contre l’autre dans le fracas des vagues éclairées de lune. Une ombre noire dans le sable nous fait sursauter : allons-nous par mégarde piétiner une tortue – ou pire, un bébé tortue – et nous faire immédiatement lyncher ? Soulagement : ce n’est qu’une chaussure abandonnée près d’un tronc d’arbre. J’essaie de me dire que nous ne courons aucun risque, mais j’ai hâte de quitter la plage obscure. Heureuse¬ment, des lampes de poche s’allument dans la nuit, offrant un repère. Les gardes sont en train de dresser un nouveau groupe de touristes au silence et à l’écologie, comme nous tout à l’heure.
Le lendemain, ma fille manque de se noyer : elle a été entraînée très loin par un courant marin, semblable à ce qu’on appelle sur la côte basque une baïne. Elle ne doit son salut qu’à des surfeurs, qui la ramènent à la plage en ramant sur leurs planches. En essayant de lutter contre le courant, elle s’est écorché les jambes et saigne abondamment. Mais ses blessures sont superficielles et je n’en reviens pas du grand malheur auquel nous venons d’échapper, sur cette plage de rêve.
Les surfeurs, de jeunes Costaricains, restent quelques instants avec nous pour s’assurer que la rescapée va bien. Ils nous expliquent que les prix des terrains côtiers ont flambé. La politique touristique du gouvernement a donné une immense valeur au bord de mer ; beaucoup d’Américains se font construire leur résidence secondaire sur le littoral. Ceux des locaux qui ne font pas fortune en vendant leur terrain, c’est-à-dire l’immense majorité, n’ont d’autre choix que de travailler au service du tourisme tout en vivant à l’intérieur des terres. Mais là aussi, les zones protégées s’étendent au détriment des populations, qui se trouvent cantonnées
dans des espaces de plus en plus restreints, ou obligées de rejoindre la ville.
Partout, les parcs naturels s’étendent. La préservation de la nature devient le maître mot des politiques de développe¬ment durable, au détriment des hommes. Les ONG écologiques prennent de plus en plus d’influence dans le monde entier, et particulièrement dans les pays du Sud, qui ont besoin de devises et ont compris que la « diplomatie verte » pouvait s’avérer extrêmement rentable. Au nom de la protection de la biodiversité et du culte du gros mammifère, l’éléphant, le gorille ou le rhinocéros, les sociétés rurales sont évincées de leurs terres ancestrales, comme si elles étaient forcément prédatrices. Alors que les paysages qu’apprécient tant les Occidentaux sont au contraire le produit de logiques paysannes anciennes, visant à préserver les écosystèmes pour assurer la subsistance du groupe. En Afrique comme en Asie, la plupart des terroirs sont le produit d’une action minutieuse des hommes, y compris ceux qui paraissent « sauvages ». En Australie, quand les colons européens sont arrivés, ils n’ont pas compris que les Aborigènes avaient su, par leurs brûlis maîtrisés, réguler le bush australien depuis des millénaires. Ils les ont parqués dans des réserves, leur interdisant l’accès à leurs terres coutumières. Peu à peu, une plante épineuse sans aucun intérêt, le spinifex, a tout envahi. L’embroussaillement a entraîné de gigantesques incendies, incontrôlables cette fois. »

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