Enterrement de première classe … pour les études postcoloniales (1).

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Jean-François Bayart, En finir avec les études postcoloniales, Le débat n° 154, Mars-avril 2009.

Soulignant la vogue récente des termes « postcolonial et post-colonialité », l’auteur propose de les définir en suivant Akhil Gupta:

  • Postcolonial pour désigner « ce qui vient chronologiquement après la colonisation ».
  • Post-colonial pour « penser le postcolonial comme tout ce qui procède du fait colonial, sans distinction de temporalité ».

Plus globalement, on peut définir le post-colonial comme « une situation qui est celle de fait de tous les contemporains » c’est dans ce sens qu’en France, on s’est attaché à décrire un « héritage colonial » qui expliquerait la « fracture sociale » en postulant une continuité sous-jacente aux représentations et aux comportements depuis l’époque coloniale, jusqu’à aujourd’hui.

On peut dès lors parler pour ces auteurs de « l’universalisme prétendu » de la révolution et de la République et aller jusqu’à affirmer un lien avec l’Allemagne nazie et Vichy. Parallèlement, les enfants et petits enfants d’immigrés sont réduits à un statut d' »indigènes de la République », dont la trajectoire sociale s’expliquerait par la situation de colonisés de leurs parents ou grands parents.

Ce courant de la recherche en France, dont l’importance médiatique est inversement proportionnelle au poids réel est inspiré par les « postcolonial studies » apparues dans les pays anglo-saxons dans les années 90. Parmi les inspirateurs de ce mouvement, mentionnés par l’auteur de l’article, je citerai l’immense Edward Said pour sa critique de l’orientalisme (c’est à dire du regard déformé que l’occident porte sur l’orient arabe à travers ses spécialistes de cette question).

Ce courant est étroitement lié à certains combats politiques en faveur de groupes opprimés (femmes, homosexuels, minorités ethniques, immigrés,…). Ce courant ne propose pas de théorie générale, les postcolonal studies sont très hétérogènes. L’auteur évoque « une rivière aux multiples affluents » qui s’empare des sujets les plus divers et pense qu’elles « existent surtout par l’accusation que leurs tenants profèrent contre les coupables qui ont le front de ne pas y adhérer… » « les prisons universitaires seront vite pleines  » ajoute-t-il.

« L’opinion se répand » poursuit-il » selon laquelle les universitaires français rejettent, quant à eux, cette approche par provincialisme, par conservatisme par refus de regarder en face le passé colonial de leur pays ou, pis, par compromission honteuse avec l’imaginaire racialiste qui serait constitutif de la République ».

J-F Bayart souligne combien cette école doit en fait à la french theory et aux auteurs anticolonialistes (comme Sartre ou Fanon). Il lui semble que l’ensemble des thèmes et critiques formulées se trouvait déjà dans les écrits des auteurs français ou francophones des années 50 et 60. De même le lien établit entre domination coloniale et domaine du genre se trouve déjà chez Foucault ou Bourdieu.

Le lien entre colonisation et totalitarisme était déjà au cœur de l’œuvre d’Hannah Arendt et Simone Weil pouvait écrire au lendemain de la seconde guerre mondiale que l’Hitlerisme « consiste dans l’application par l’Allemagne à l’Europe et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniale ». Enfin la race « cette région sauvage de l’humanisme européen, sa bête » demeure sous-jacente à la représentation de l’Afrique » comme en témoigne le discours de N. Sarkozy à Dakar (26 juillet 2007).

« Dans ces conditions, ce n’est pas pêcher par excès de polémique ou de méchanceté que de voir aussi, dans la soudaine promotion des post-colonial studies et dans la stigmatisation de l’arriération française, des choses comme une stratégie de niche de la part de chercheurs en quête d’une part de marché académique ».

(à suivre…)

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9 Responses to “Enterrement de première classe … pour les études postcoloniales (1).”


  1. 1 Bader 13 avril 2009 à 4:23

    Intéressant article… Cependant quelques grosses bévues. D’une part, les postcolonial studies se revendiquent ostensiblement de Derrida, Foucault et le reste de la « French School » sans probleme. Elle ne critique pas seulement la colonisation mais également ses effets sur le long terme. Comment la colonisation a modifié la société colonisatrice en profondeur autant que les sociétés colonisées… Suffit de regarder les liens économiques, politiques etc. ce n’est pas un mystere ! Pourtant ça reste un tabou en France d’en parler.

    La plupart des textes français qui en parlaient c’était pour les critiquer. On en parle pour dire « ah ça existe mais c’est du communautarisme victimaire anglo-saxon »…

    Moi j’aimerais bien en finir avec les études post-coloniales, mais encore faut-il commencer à en faire…. Aujourd’hui quasiment aucune oeuvre de ces courants de pensées n’a été traduit… On trouve seulement 1 seul ouvrage de Stuart Hall, et quelques uns d’Edward Said…

    Je ne suis pas un universitaire juste intéressé. Et je connais plein de gens dans mon cas, et on en a marre de subir la forme d’auto-censure française ! Non au provincialisme !

    Bref ça dénote bien de la réalité du phénomène décrit dans les postcolonial studies…

  2. 2 Cbhg 13 avril 2009 à 6:35

    Pour un sujet tabou, « victime de l’auto-censure », belle place dans les médias…

  3. 3 Bader 20 avril 2009 à 4:52

    @Chbg, combien d’ouvrages traduit ? Combien de penseurs qui sont passés à la télé ?

    Combien parlent de post-colonialisme et pas simplement du colonialisme pur et dur ?

    Comparé au R-U, ce sujet est à peine effleuré… Où sont les Stuart Hall, Edward Said, Homi Bhabha, Spivak français ?

    Preuve est de ce que j’affirme, j’ai feuilleté sur votre blog, et à part cet article rien du tout sur le sujet…

    En France dire que :
    – les élites des pays immigrés sont obligés de singer l’Occidental pour avoir sa reconnaissance
    – seule l’Occidental et la pensée occidentale est reconnue comme objective, les ouvrages d’autres aires culturelles sont relégués dans spiritualités ou exotisme…
    – la vision Orientaliste modèle la conception des Orientaux si ce n’est l’Orient lui même
    reste toujours « bizarre »

    Pourtant les faits sont là. En France pour être un égal il faut s’assimiler, et qu’est-ce que l’assimilation mis à part l’Occidentalisation et la haine de son Soi indigène ?

    Mais voilà, rien de tel dans le débat français…

    La seule personne médiatique qui ait cette position politique c’est Houria Bouteldja, et elle est taxée de racisme anti-blanc. Et en France, en 2009, on a un film comme « La journée de la Jupe » qui est un Ode entier à l’assimilation…

    Sérieusement, à part sur France Ô, où vous avez vu qu’on parlait de postcolonialisme ?
    A part dans la révolte Guadeloupéenne, où est-ce que vous voyez une reconnaissance politique de cette réalité sociale ?

    Le seul livre dont vous parlez qui traite des études postcoloniales est là pour les enfoncer. Je ne sais pas si j’ai besoin d’aller plus loin.

    Ah si, en France le débat est encore bloqué à la déconolisation, à la guerre d’Algérie, la torture etc. Un ministre s’est fait virer parce qu’il critiquait de trop près la Françafrique et un président ose dire que l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire 😦

    Pauvres français d’origine immigré et coloniale, à qui on bourre le mou avec l’antiracisme pro-diversité d’un coté et la bonne vieille lutte des classes enfin plutôt CSP made in Insee.

  4. 4 Cbhg 20 avril 2009 à 6:46

    « Intéressant article… Cependant quelques grosses bévues. … Un bouquin d’un mec qui n’a vraisemblablement pas lu d’études post-coloniales et qui ment comme un arracheur de dent… Franchement je vous conseille de lire plus… C’est dommage que des professeurs d’histoire géo professent des canulars aussi gros »
    Intolérance à l’opinion d’autrui, quand tu nous tiens…

  5. 5 Bader 21 avril 2009 à 10:06

    Ce n’est pas de l’intolérance, juste de l’exigence à la précision. La critique de l’auteur de Jean-François Bayart n’est juste pas valable… Je préfère nettement celle de Jean-Loup Amselle, qui au moins est étayée sur des faits et des écrits et pas sur ce que Bayart s’imagine que le postcolonialisme est ou doit être…

    Et c’est un peu l’hopital qui se moque de la charité, vos seuls articles sur la postcolonialisme sont là pour l’enfoncer…

    Allez je pousse un peu le bouchon : ne pas parler de l’Orientalisme de Said à des lycéens c’est limite une faute pédagogique 😉

  6. 6 Bader 22 avril 2009 à 1:35

    @Chbg, désolé de ne pas avoir lu ce texte sur Said… Mais je vois que vous avez quelque peu changé son message qui n’était pas le « regard déformé » mais la CREATION de l’Orient intellectuels à des fins de domination militaires, économiques, culturels bref total. C’est à dire que la pensée universitaire, académique, littéraire, les arts, la poésie etc. ne sont pas neutres. Ils ont un lieu de production. Et ce lieu là c’était l’Occident qui s’apprêtait à conquérir un espace qu’il a du conceptualiser, schématiser afin de légitimer sa conquête.

    De là nait les études postcoloniales. C’est à dire l’étude de la pensée occidentale dite universelle en prenant comme hypothèse qu’elle a un lieu de production et donc influencée par les conditions matérielles de l’époque et du lieu. (Location of Culture, Homi Bhabha)

    Sur Bayart. Je ne m’y attarderais pas, il ne s’agit pas simplement d’un désaccord mais d’un problème sur le fond de la critique comme sur la forme. Amselle est bien meilleur dans sa critique des postcolonial studies. C’est comme choisir BHL pour critiquer le marxisme. (:P)

    Sur l’Algérie. Je crois que vous avez tout révélé. Je n’ai pas parlé d’Algérie mais du Maghreb en général. La relation particulière à l’Algérie, en particulier la guerre d’Algérie, a formé totalement la conception du Maghreb et de la culture maghrébine ainsi que de l’Islam. Dire ça c’est déjà postcolonial.

    Le départ des universitaires est très marqué dans tout ce qui est études sur les dites « minorités », ainsi que tout le courant des cultural studies dont les postcolonial studies sont un sous-produit. Foucault, Derrida, Deleuze et Lacan font un tabac au US depuis bien longtemps. En France leurs propos ont été traités d’amphigouries par ceux que l’on nomme les « Nouveaux Philosophes » et depuis la chappe de plomb s’est raffermi.

    Pour revenir sur le fond :

    – le métissage culturel n’est pas neutre, il n’est ni néfaste, ni bon, c’est simplement une réalité à reconnaitre et à étudier. C’est une réalité issue d’une situation coloniale et donc d’un rapport de force très violent, et d’une Hégémonie de la France sur la colonie. Les postcolonial studies conduisent à cette réflexion : nous sommes tous le produit d’un métissage culturel.

    Ainsi le métissage n’est pas une fin en soi : prendre du meilleur des 2 cultures est un contre-sens. On ne choisis que dans la mesure de ce qui est compatible avec notre vécu et ce qui est socialement promu.

    Bref, je n’ai jamais dit que le métissage était une tare. Je ne suis pas du tout essentialiste dans l’approche de l’identité. Ni les postcolonial studies. (Le prisme de Bayart se fait sentir dans l’accusation).

    Dans le « métissage » (mot que je n’aime pas, sous entends la conception essentialiste d’une culture pure) il y a également aliénation et c’est également un fait à ne pas nier.

    Sur l’Islam des Lumières. Ca nécessite un papier ça. Pour faire bref : il se base sur une conception essentialiste de la civilisation arabo-islamique avec un Islam qui est le même pour tous les citoyens et dont le sens profond est le même pour tous. Il se base sur l’idée qu’il faut former une espèce de théorie religieuse compatible avec l’Idée de Modernité et y faire adhérer les gens. C’est une posture idéaliste qui nie les réalités matérielles de production à la fois du lien religieux, comme de la pensée des Lumières et surtout de la pensée Islamique qui a évolué en de nombreuses époques. C’est mon opinion et nous pouvons en discuter.

  7. 7 Bader 22 avril 2009 à 1:39

    Ok, je viens de voir que votre citation de Said c’est dans ce texte meme. Ce que je voulais dire, c’est que je vois des références de livre sur la droite et Said n’en fait pas partie. Mais désolé d’avoir fait comme si vous n’en aviez pas parlé :s

    Et vous avez raison votre blog vous écrivez ce que vous voulez dessus, vous n’êtes pas obligé de parler de postcolonialisme alors que vous etes prof d’H/G si vous etes opposé à ce courant d’études. Vous pouvez effectivement comme vous le faites vous contentez d’en parler pour critiquer. C’est juste dommage je trouve.


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